Enseigner dans l’Anthropocène

PAR GRÉGOIRE BÉDARD |

Comment se fait-il, se demande Greta Thunberg, que la crise climatique ne soit pas davantage à l’ordre du jour si, tel que nous l’indiquent les faits et la science, cette crise menace la survie de l’humanité ?

Terribles dissonances

«Quand on pense au futur, aujourd’hui, remarque-t-elle, on ne pense guère au-delà de l’année 2050. À ce moment-là, dans le meilleur des cas, je n’aurai même pas vécu la moitié de ma vie. Qu’est-ce qui se passera ensuite?» Et puis, «à quoi sert-il d’apprendre des faits à l’école, demande-t-elle encore, si les faits les plus importants, présentés par la science la plus raffinée issue ce même système scolaire, ne signifient clairement rien pour nos politiciens et notre société?» (Thunberg, p. 10)

Certes, ce décalage est sidérant. Les interrogations de Greta révèlent ce qu’on appelle une dissonance cognitive ainsi définie sur Wikipedia : «un stress ou un inconfort mental ressenti par un individu faisant simultanément l’expérience de croyances, idées ou valeurs contradictoires».

Ces dissonances — qui apparaissent ici à une jeune étudiante — sont terribles. Comme d’autres, elles sont peut-être propres à notre époque (Scranton, 2018, p. 330). Mais celles-ci créent un sentiment de vertige bien plus grand qu’une vague éco-anxiété, elles suscitent un désespoir.

Avant de s’engager dans l’action, Greta Thunberg a connu une période de dépression qui a duré huit mois. C’est long quand on n’a que 11 ans. Quatre ans plus tard, Greta entreprend, le 20 août 2018, une «grève pour le climat» qui se tiendra dorénavant tous les vendredis, avec l’objectif que le gouvernement suédois réduise ses émissions de CO2 et respecte l’accord de Paris. Devenue une des représentantes les plus en vue de sa génération, la jeune fille multiplie les discours pour interpeller représentants politiques et citoyens. La voici maintenant à la veille d’une année sabbatique qui la mènera sur toutes les tribunes offertes pour rappeler l’urgence d’agir.

Comment donc enseigner à des jeunes qui, comme Greta, constatent le mépris du savoir ? Si elles nous interpellent, c’est peut-être parce que les interrogations de Greta Thunberg sont lucides et graves.

Selon Paul Chefurka, la sagesse serait le fruit d’un «continuum de prise de conscience» essentiellement divisé en cinq étapes : d’abord le sommeil profond ou l’inconscience, ensuite la conscience d’un problème fondamental, la conscience de nombreux problèmes, la conscience des interconnexions entre ces nombreux problèmes, puis enfin la conscience que la situation difficile englobe tous les aspects de la vie. Chefurka ajoute : «Comment les gens composent avec le désespoir est, bien sûr, profondément personnel, mais il me semble qu’il y a deux routes habituelles sur lesquelles les gens s’engagent pour se réconcilier avec la situation.» Il y a le chemin extérieur, celui de l’action pour changer le monde, et le chemin intérieur, qui mène au changement de soi-même. Et les deux routes ne s’excluent pas l’une et l’autre.

Comme à bien des enseignants, il m’est arrivé aussi à quelques reprises de faire l’expérience de certaines dissonances : le matin du 11 septembre 2001, par exemple, mon cours de littérature sur la tragédie racinienne s’est effondré d’un coup, rattrapé par la tragédie de la vie. Quelque chose de semblable s’est également produit au printemps 2012 quand, dans un cours sur la littérature du XIXe siècle, un de mes étudiants a raconté, en larmes, le récit de son arrestation à Montréal. Aujourd’hui, je sens un décalage absurde entre le conformisme qu’exige l’Épreuve uniforme de français et l’urgent besoin de cesser de reproduire des modèles qui étouffent le jugement, la prise de parole libre et la créativité.

Créer du sens

Dans son essai «Apprendre à mourir dans l’Anthropocène», Roy Scranton écrit que, partout où ils vivent, les humains créent du sens. Selon lui, la seule chose qui puisse faire du sens et peut-être sauver l’humanité, c’est la mémoire. Cette mémoire, l’histoire de cette sagesse millénaire, l’héritage culturel que nous laissent les morts, «est notre plus précieux cadeau pour l’avenir.» (Scranton, 2015, p. 99). C’est peut-être là un des rôles de l’éducation dans l’Anthropocène. Celui d’être une sorte d’arche dans le déluge de l’absurde.

Apprendre à être autonome et libre. Apprendre comment ont vécu les peuples du passé et comment ils étaient organisés, relativiser nos valeurs et nos comportements, développer notre esprit critique et notre empathie sont autant de façons de renouer avec cet héritage que les morts nous laissent et qui peut donner sens au présent.

La formation générale et la formation spécifique ont un grand rôle à jouer, particulièrement si elles portent les couleurs de départements d’enseignants sensibles à cette réalité. On peut participer à équiper les jeunes pour qu’ils aient la conviction que le monde est une construction qui peut être changée, qu’ils peuvent changer le monde.

L’humilité, le courage, l’empathie, l’intégrité, la persévérance, la foi dans la raison et le sens de la justice. Ces éléments constitutifs de la pensée critique seront toujours importants.

Voilà, peut-être, un des multiples sens que peut avoir l’éducation dans l’Anthropocène, même si l’esprit critique est plutôt malmené par les temps qui courent.

«Soyez le changement que vous voulez voir dans ce monde», disait Ghandi. Ce n’est pas une mince affaire. C’est comme dans le roman «La route», de Cormac McCarthy : il faut tenir la flamme. ■

Références

McCarthy, C. 2006, The road, Vintage International.

Chafurka, P., 2012, Gravir l’échelle de la conscience, traduit par Paul Racicot, repéré à http://adrastia.org/gravir-lechelle-de-la-conscience-paul-chefurka/

Scranton, R., 2015, Learning to die in the Antropocene ; reflections on the end of a civilization, City Light books.

Scranton , R., 2018, We’re doomed. Now what?. Soho Press.

Thunberg, G., 2019, No one is too small to make a difference, Penguin Books.