Rencontre avec Isabelle Dumais

| PAR ROXANE DORÉ 

On te connaît principalement comme enseignante du programme en Arts visuels. Tu es aussi une cinéphile, une grande lectrice et une auteure engagée au sein de la Société des écrivain.es de la Mauricie. Quelle est la place de l’art dans ta vie? 

L’art prend toute la place : j’enseigne les arts; j’ai une pratique en peinture et en estampe; j’écris de la poésie. Même les principaux voyages à l’étranger que j’ai faits (Suède, Italie, Paris) étaient liés à ces pratiques. J’arrive bien sûr à m’accorder des moments de détente, en allant marcher ou me retirant près du fleuve ou de la mer, mais c’est bien souvent pour créer un vide qui laisse place aussitôt à une nouvelle étape en création. Je me nourris aussi beaucoup de l’art des autres : livres, musique, cinéma. Puis enfin, comme tu l’évoques, j’ai aussi un engagement bénévole comme présidente de la Société des écrivain.es de la Mauricie.

Perçois-tu une sorte d’interaction entre ta pratique artistique et ton rôle d’enseignante? 

Je crois que ces pratiques et mon enseignement se nourrissent mutuellement. Enseigner m’amène à renouveler mes connaissances dans ma discipline, mais surtout, à rester centrée sur mes motivations profondes et ma foi en l’art. Aussi, voir mes étudiant.es en train de créer en classe me donne toujours le goût d’entrer ensuite à l’atelier.

À son tour, ma pratique améliore ma manière d’enseigner, notamment parce que les apprentissages que je demande à mes étudiant.es sont directement liés à la vraie vie d’artiste – disons ça comme ça – et ça, ils/elles le voient et le ressentent. Comme j’ai un profond respect pour l’intelligence et la liberté de mes étudiant.es, je trouve important qu’ils/elles constatent que les efforts à faire sont légitimes et valables. Je suis moi-même du genre à ne me mobiliser que si je trouve du sens. Aussi, le fait d’avoir une pratique artistique m’aide à être sensible au processus de création qui se fait en classe. Par exemple, je fais lire aux étudiant.es dans un de mes cours un texte qui aborde la place du hasard et de l’accident en création. Je les encourage ainsi à oser, à faire parfois un geste de plus sur le tableau, au risque de l’anéantir, afin d’amener leur création plus loin, dépassant le simple stade du joli ou du décoratif, et de faire un tableau fort. Sachant que ce processus peut être éprouvant, je peux les accompagner avec bienveillance et être véritablement solidaire de leurs épreuves comme de leurs satisfactions.

Les domaines dans lesquels tu t’investis peuvent sembler fragiles et plutôt effacés dans la société actuelle. Comment décrirais-tu la place qu’ils y occupent et le rôle qu’ils y jouent? Et comment vois-tu l’avenir d’une relève (nos étudiant.es) dans ces champs d’activités ?

 

Tout d’abord, je tiens à dire que la poésie est en pleine effervescence. Il s’écrit beaucoup de bons livres de poésie, il existe plusieurs maisons d’édition et revues qui en publient et plusieurs scènes où on en lit. On ne vit évidemment pas de ses droits d’auteur, par contre. Mais on n’écrit pas de la poésie non plus pour mettre du pain sur la table. On le fait pour d’autres raisons. Sans mauvais jeu de mots, peut-être parce qu’on croit «en la solitude rompue comme du pain par la poésie», comme l’écrivait Anne Hébert. Et à ce titre, quand on fréquente la poésie, on le voit et le ressent : nous ne sommes pas seul.es.

J’ai écrit un court essai intitulé «Prolégomènes au sublime délicat» dans lequel j’écrivais que les peintres, mais aussi les poètes, fabriquent des objets bien délicats capables pourtant de nous ébranler de manière si intime qu’ils arrivent à modifier notre rapport au monde. Et cela, très exactement par leur fragilité, leur discrétion. Je crois précisément en cette fragilité. À l’heure où on nous somme d’être toujours performants, de se mettre constamment soi-même en lumière, d’émettre ses idées en parlant plus fort que son voisin, en n’écoutant l’autre que pour mieux lui répliquer ensuite, je pense que la peinture et la poésie ouvrent un espace de silence, d’écoute et de délicatesse. La peinture et la poésie nous enseignent modestement à vivre avec attention. 

Mais comme pour la poésie, il est vrai que peu de peintres au Québec vivent strictement de la vente de leurs tableaux. J’entendais dernièrement à la radio de Radio-Canada le résultat de recherches où l’on s’intéressait aux moyens par lesquels les milieux de travail accordent du répit à leurs employé.es, de manière à ce qu’ils/elles soient plus détendu.es, et au final plus performant.es. Parmi ces moyens : avoir une collection d’œuvres d’art au bureau, offrir des billets de théâtre à ses employé.es. Je suis bien sûr attristée des visées de ces recherches, principalement préoccupées par le fait de nous rendre performants au travail. Ceci dit, j’étais heureuse d’entendre affirmer que de côtoyer des œuvres d’art rend les gens eux-mêmes plus créatifs, qu’ils osent penser en dehors du cadre et affirmer des idées neuves. J’imagine que ces nouvelles recherches sont bonnes pour les peintres, qui se verront du coup peut-être acheter davantage de tableaux par des employeurs ! Mais je retiens surtout de ces recherches ce que j’observe dans ma classe : bien au-delà des techniques artistiques déployées, c’est de pensée critique et de créativité dont il s’agit. En ce sens, je crois profondément que même si c’est une minorité des étudiant.es en arts visuels qui poursuivront ensuite à l’université dans des programmes artistiques ou poursuivront une carrière en art, tous et toutes auront un esprit plus délié, seront plus critiques et créatifs/ves dans leur vie. 

La philosophie occupe aussi une place importante dans ton univers intellectuel. Quels liens fais-tu entre la création artistique et la philosophie?  

Ces choses sont pour moi très liées. Tout d’abord, la lecture des philosophes nourrit ma pensée et du coup ma pratique. Lire Jankélévitch à propos du presque rien, par exemple, ou lire François Jullien à propos de la fadeur ou des transformations silencieuses m’a aidée à formuler mes intuitions et préciser mes préoccupations formelles minimalistes. Lire Spinoza m’accompagne de manière générale en me faisant réfléchir sur ce qui guide mes choix en création comme ailleurs. 

Ceci dit, mes pratiques et la philosophie sont liées non seulement parce que les philosophes me nourrissent, mais aussi parce que je crois que la philosophie n’est pas l’affaire que des philosophes. D’ailleurs, nous demandons à nos étudiant.es de réfléchir sur leur motivation à créer. Chaque artiste aujourd’hui est appelé.e à préciser sa démarche et à nommer ce qu’il/elle souhaite apporter au monde par son art. De manière très concrète, l’artiste en art actuel a à écrire un texte de démarche artistique. Le terme anglais utilisé pour cela est éloquent : c’est son statement, sa déclaration d’artiste. Certains artistes développeront davantage la pensée de leur pratique à l’écrit. La peintre Agnes Martin, par exemple, a écrit un court essai très juste intitulé «Beauty is the Mystery of Life». Dans cet essai, elle avance des idées similaires à celles de Spinoza, à propos des affects de joie, comme guides de nos actions. J’estime en fait que l’art est une pensée visuelle, et une pratique artistique est toujours, je crois, aussi une éthique. En ce qui me concerne, dans ma création, j’en arrive à penser une certaine éthique de la présence et de la délicatesse.

Ton troisième recueil de poésie, récemment publié aux Éditions du Noroît, s’intitule Les grandes fatigues. À quoi réfère ce titre?

À toutes nos fatigues éprouvées à notre époque, intimement ou socialement. Que ce soit la folie exténuante de vouloir réaliser personnellement ou collectivement tous nos désirs, ou au contraire la lassitude qui advient quand on perd de vue nos rêves véritables. Aussi à nos épuisements bien concrets éprouvés dans nos corps, dans un monde toujours en croissance qui nous veut toujours performants et nous broie. Sur une note plus intime, aussi à nos faiblesses et nos maladies qui nous ralentissent. À nos espérances amoureuses ou amicales parfois déçues qui nous affligent. J’aime que le titre rappelle l’image des grandes marées. J’en fait d’ailleurs une analogie claire dans le livre. La fatigue nous sculpte et nous change, pour le meilleur et pour le pire, comme le font les grandes marées pour nos paysages. 

Dirais-tu que ce recueil s’inscrit en continuité, en complémentarité ou en rupture avec les deux recueils précédents : Le juste ennui (2010) et La compromission (2013)?

Les grandes fatigues s’inscrit clairement en continuité avec les précédents. Les trois livres mettent en œuvre une certaine sagesse tragique. La compromission, qui scrute en quatre actes l’absurdité de la vie (au sens où l’entendait Camus), se termine sur une forme d’invitation au lâcher-prise avec une suite intitulée « Les pertes sublimes». Les grandes fatigues se termine aussi avec une telle invitation en fin de livre, avec la suite « La finesse de l’effondrement». Cela est le cas aussi pour Un juste ennui, avec le dernier poème du livre. D’ailleurs, les trois livres réfèrent notamment à deux écrivains que j’aime, Pessoa et Cioran, deux penseurs d’une certaine sagesse tragique, à mon sens.

On dit de ton écriture qu’elle est précise, ciselée chargée d’affects. Pourquoi avoir privilégié une approche minimaliste, dans ton écriture comme dans ta peinture par ailleurs? 

Je crois que c’est d’abord une simple question de goût personnel. Cela devient ensuite un choix porteur de sens. En peinture, j’applique une couche, puis l’atténue par une autre. En écriture, j’écris des mots, puis en retranche. C’est un travail fin, qui élague le superflu. Je cherche une forme dense, mais humble. Victor Hugo a dit : «La forme, c’est le fond qui remonte à la surface». Je crois que dans ma peinture comme dans mon écriture, le minimalisme formel est très lié à ce que je cherche à exprimer : une certaine délicatesse, au sein du tragique; un certain besoin de silence, au cœur du trop-plein. J’appelle ça ces temps-ci mon amour du peu. D’ailleurs, je pense que nous sommes présentement convié.es à une certaine forme de décroissance, un dégonflement d’égo personnel et collectif, afin d’éviter de rentrer dans un mur. En ce sens, un certain minimalisme en art nous invite à prendre la mesure des gestes que nous posons. À mieux les choisir. À élaguer le superflu et à ne garder qu’un diamant bien taillé de ce qui fait sens. ■

Notes

Publié dans le numéro 46 des Cahiers littéraires Contre-jour.

 Vladimir Jankélévitch, Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien, (trois tomes), Seuil, 1981.

 François Jullien, Éloge de la fadeur, À partir de la pensée et de l’esthétique de la Chine, (1991), Le livre de poche, 1993.

 François Jullien, Les transformations silencieuses, Chantiers, I, (2009), Le livre de poche, 2010.

 Spinoza, L’Éthique, (1677), Gallimard, 1994.Morbi.