Conversation de corridor avec Julie Allard

par ROXANE DORÉ |

—Allo Julie. J’ai finalement lu l’article d’Urbania (1) sur les introvertis que tu m’as envoyé.

—Ah oui ! C’est un petit texte sympathique qui  me faisait penser à notre discussion sur Quiet (2).

—Tu l’as terminé ? Et puis ?

—C’est bien intéressant. Assez rapidement dans l’introduction, tu peux t’auto-diagnostiquer et faire la distinction entre l’introversion et la timidité, l’insécurité, la soumission ou encore le fait de ne pas aimer parler en public.

—Ou « être » avec des gens?

—Ah ça. C’est certain que les introvertis aiment la solitude. Ils n’aiment pas le small talk, et s’il y a une chose que je n’aime pas, c’est bien ça ! 

—Moi non plus (rires).

—Depuis que j’ai lu ça, je me force moins à discuter quand je n’en ai pas envie… On apprend aussi que les introvertis ont beaucoup d’écoute, qu’ils n’aiment pas prendre des risques comme les gens qui carburent à l’émotion forte. Ils n’aiment pas le multitasking. En fait, comme ils sont hypersensibles, ils ont tendance à être plus prudents et réflexifs, à observer les autres et à analyser leur environnement. Ils sont dans une « certaine passivité » plutôt que dans l’action. 

—J’imagine qu’il doit y avoir toutes sortes de nuances…

—Oui. Par exemple, il peut y avoir des introvertis timides et ce qu’elle appelle des pretend extrovert. 

—Des genres d’extravertis imposteurs?

—Oui. Je pense que je t’en avais parlé la dernière fois.  Elle explique que comme on vit dans une « culture de la personnalité », c’est-à-dire une culture qui valorise le fait de bien se présenter, d’avoir l’air à l’aise devant les gens, d’avoir du charme, les introvertis développent ces qualités pour… 

—Fonctionner ?

—Oui. Tu sais, tout ce qu’on fait au secondaire, les exposés oraux, comment on nous dit que c’est important d’être capable de parler… On ne dit jamais que l’écoute, c’est important, mais que parler, ça c’est important !

—C’est vrai…

—Elle explique que l’extraversion n’a pas toujours été valorisée à ce point. Elle associe cela au succès de Dale Carnegie et de ses conférences sur l’art de vendre ou plutôt de se vendre. Il apprenait aux autres comment développer un discours, une attitude. Mais tout est dans le contenant plus que dans le contenu. Il y a un gros chapitre là-dessus. C’est bien intéressant. Puis, pour revaloriser les personnes introverties, elle prend aussi l’exemple de Rosa Parks. Elle la décrit comme une introvertie typique qui a néanmoins fait changer considérablement la société par son geste de désobéissance civile.  Mais on ne valorise pas ça de nos jours. Si tu ne parles pas, si tu n’es pas visible à l’ère des réseaux sociaux, c’est comme si tu n’existais pas. Comme si tu n’étais pas pertinent.

—Ça me fait penser à un article qu’un ami m’a fait lire sur le rapport leader-follower. En fait, on comprend que malgré certaines qualités, un leader n’est pas grand-chose s’il ne peut pas s’appuyer sur des followers. Souvent, le follower est celui qui prend le temps d’analyser, de mettre en place ce qu’il faut pour avancer. Un peu comme Cain, l’auteur de cet article voulait revaloriser ceux qui sont les suiveurs.

—Déjà, je pense qu’on devrait peut-être changer de terme… Justement, Cain parle aussi de comment, dans certains milieux de travail, on valorise le travail d’équipe, les brainstorms d’équipe, les activités de team building, toutes ces affaires-là… 

—Ça ne te fait pas penser à des activités qu’on fait en classe? 

—Oui. Il y a des liens à faire avec l’enseignement.  En fait, on valorise l’extraversion chez les profs comme chez les élèves alors, de part et d’autre, il y a une certaine pression. Le prof doit être dynamique, charmant, passionné. Il doit parler avec une intonation pour que les étudiants ne trouvent pas ça plate. Il faut que ça bouge, ça bouge, ça bouge. Et les profs demandent aux étudiants (je pense que c’est assez généralisé en tous cas), de participer, de poser des questions. Je m’entends leur dire sans arrêt : «Avez-vous des questions?»… Les introvertis n’ont pas de place là-dedans. 

—Comment penses-tu qu’on les perçoit alors?

—Pas intéressés. 

—Pas engagés. 

—C’est ce que je percevais. Puis, je me suis souvenue qu’en tant qu’étudiante j’avais un stress profond, une pression pour poser des questions. Je me sentais mal de ne pas parler. Je pensais que si je ne parlais pas les gens allaient me percevoir comme quelqu’un qui n’a rien à dire.

—Ou qui ne joue pas son rôle…

—Je ne suis pas capable d’éviter de poser des questions ou de proposer des discussions dans mes cours, mais pour diminuer la pression ou le malaise de certains étudiants, j’essaie de trouver des moyens de participation alternatifs. J’en cherche pour moi et pour eux.

—Ce n’est pas exactement ce que tu cherches, mais au cours des dernières sessions, j’ai commencé à répondre à tout le groupe quand je recevais une question par MIO en ne disant pas de qui venait la question. J’avais dit aux étudiants que je fonctionnerais comme ça dans le but de m’assurer que tout le monde ait la même information.

—Il y a des élèves qui t’envoyaient des questions?

—Oui. Ça créait une belle dynamique de groupe, mais ça ne règle pas totalement le problème de la prise de parole ou de la participation.

—À la fin du livre, l’auteure donne quelques conseils pour les éducateurs, comme accepter que l’introversion est une caractéristique de nombreux individus et qu’elle n’est pas moins bonne que d’autres, repenser la question du travail d’équipe, équilibrer les méthodes pour tenir compte de la diversité…

—Bref, elle propose une approche inclusive.

—Oui, mais ce n’est pas évident, je trouve. Il y a tellement de méthodes pédagogiques possibles, ce n’est pas toujours clair de trouver ce qui nous convient en tant que prof. On peut s’y perdre et garder l’impression de ne jamais vraiment faire la bonne chose en classe. Mais ça, c’est un autre sujet pour une discussion de corridor ! ■

Notes

1 –  « Être introverti, c’est pas un défaut ok? », Urbania, en ligne.

2 – CAIN, Susan. (2012) Quiet. The Power of Introverts in a Wolrd that Can’t Stop Talking.