Chronique d’enseignement

| PAR DOMINIC FONTAINE-LASNIER

Vers la fin de la session passée, alors que j’expliquais à mes étudiant.es l’une des étapes nécessaires, selon Épicure, pour parvenir à saisir l’instant (carpe diem), l’un d’eux resta dubitatif.

Épicure affirme en effet que la première chose à faire, pour celui ou celle qui veut profiter du moment présent, consiste à vaincre sa crainte de la mort, car cette crainte nous plonge à la fois dans une anticipation anxieuse de l’avenir et une nostalgie maladive du passé, deux attitudes qui, par définition, nous mettent hors du temps présent. Ce n’est donc qu’une fois libérés de la crainte de ce qui arrivera demain aussi bien que de celle de perdre ce qui, hier, faisait notre joie, que nous serions à même de profiter pleinement du temps que vous avons. Voici le passage de la Lettre à Ménécée où Épicure explique comment parvenir à vaincre la peur de la mort : « Prends l’habitude de penser que la mort n’est rien pour nous. Car tout bien et tout mal résident dans la sensation : or la mort est privation de toute sensibilité. Par conséquent, la connaissance de cette vérité que la mort n’est rien pour nous, nous rend capables de jouir de cette vie mortelle, non pas en y ajoutant la perspective d’une durée infinie, mais en nous enlevant le désir de l’immortalité. » Ainsi donc c’est lorsque s’éteindrait en nous le « désir de l’immortalité », par suite d’une désensibilisation à la mort, que nous serions enfin « capables de jouir de cette vie mortelle ».

Jusqu’à maintenant, la présentation de cette idée en classe n’avait créé aucun remous particulier. Je soupçonnais au fond mes étudiant.es d’être encore immunisés contre la crainte de la mort, étant donné leur jeunesse. Mais par un jour raccourci de novembre, pour la première fois de ma vie, un étudiant, que nous appellerons Antoine, est venu me trouver seul après le cours pour m’entretenir à ce sujet :

« Vous ne pensez pas, me demanda-t-il, que c’est dangereux de dire ça à des étudiants… que « la mort n’est rien », que c’est « sans effet » et donc que c’est une forme de libération de nos troubles ? Mettons qu’il y aurait des étudiants déprimés ou même dépressifs dans votre cours, mettons, et qui entendraient ça pour la première fois de leur vie – que la mort va les sortir de leur malheur en les rendant insensibles… »

Naturellement je reçus cette révélation comme un choc… Antoine était-il lui-même cet « étudiant déprimé ou dépressif » dont il parlait à la troisième personne ? Je sentais ma gorge se nouer en l’écoutant… mais je ne pouvais pas rester muet : il fallait que je lui parle et le plus délicatement possible.

Je commençai par lui dire que j’étais content qu’il ose me dire ça, que ça montrait qu’il avait compris à quel point le sujet n’était pas banal : que le « temps » dont on parlait en philosophie n’avait presque rien à voir avec le temps qu’il fait dehors, mais avec un élément beaucoup plus intérieur en réalité, soit celui du sens de notre vie.

Je lui dis ensuite qu’Épicure ne voulait pas faire l’éloge du suicide, loin de là. Son but était d’abord et avant tout la recherche de la vie heureuse, dégagée des soucis ; que s’il tenait à dédramatiser la mort, c’était pour nous délivrer du trouble le plus nocif selon lui, soit notre difficulté, voire notre incapacité à profiter consciemment du temps présent. Nous échangeâmes plusieurs idées à ce sujet, jusqu’à ce qu’Antoine tire lui-même une conclusion à laquelle la plupart des philosophes se seraient rangés : « C’est bizarre, me dit-il, qu’à parler de notre difficulté à profiter du moment présent, nous ayons pourtant l’impression d’en profiter pleinement! » 

À la fin, Antoine était visiblement enthousiaste de notre conversation, mais je voulus tout de même savoir si ses remarques contenaient un appel à l’aide que je n’aurais pas su démasquer. Carrément, je lui demandai s’il lui était arrivé de penser au suicide – c’est de cette façon très directe que, des semaines plus tard, ma formation de sentinelle en prévention du suicide me recommanderait d’agir avec les étudiants qui viennent, parfois, nous confier leur désespoir. Car la seule chance d’aider une personne aux idées suicidaires est de créer un lien de confiance autour de la confidence de ces idées suicidaires : déjà ne plus être seul à supporter ces idées-là constitue un rempart contre le suicide. Je dis bien un rempart, non une garantie (1).

Antoine avait l’air plutôt grave au début de notre conversation, mais son vague à l’âme ne m’inquiétait plus. Je ne dis pas que c’était léger, je ne dis pas non plus que nous avions réglé, une fois pour toutes, les problèmes de la vie, mais c’est quand même pour des moments comme ceux-là que je me sens aussi privilégié d’exercer mon rôle d’enseignant. ■

Si vous souhaitez partager l’un de vos moments pédagogiques préférés, qu’il soit drôle ou grave, envoyez-le-nous sous forme de texte (entre 400 et 900 mots) à : magazinepanorama21@gmail.com

Note

1 – Il faut accompagner ces étudiants-là vers des ressources plus appropriées : Marc-André Legris, psychoéducateur au Cégep ou encore les spécialistes qu’on peut rejoindre en tout temps sur la ligne du CEPS (Centre d’écoute en prévention du suicide : 819-477-8855) et qui prendront en charge ce genre de situation délicate.