Une crise de l’éducation ?

par SOPHIE MAUNIER |

Les jeunes sont  « insupportables »,  « frivoles », « inconscients », « d’une extrême insouciance » et se conduisent « avec une suffisance vraiment intolérable », tant ils croient « avoir la science infuse ». Évidemment, la cause d’une telle décadence se niche dans une éducation en faillite dans un monde changeant. On pourrait décliner la suite, tellement il s’agit de lieux communs. 

Renouer avec l’humanisme pour dépasser les querelles de méthodes

Mais avant de poursuivre, il convient de préciser quels sont les auteurs des extraits cités : Polybe et Hésiode (1). Les Grecs sont les premiers à laisser des traces écrites de tensions sur la question éducative (2).  Plus près de nous, Hannah Arendt analyse la « crise de l’éducation » (3) aux États-Unis, dans les années 60. Cette crise se manifeste par le fait que les jeunes ne savent plus rien, sortent de l’école démunis et ignorants. Arendt attribue cette crise au culte de la nouveauté dans ce pays « neuf », qui sous-tend l’adoption de méthodes modernes d’éducation. Ce sont ces méthodes modernes qui ont conduit à la crise de l’éducation. Elles reposent, selon Arendt, sur deux types d’affranchissement. Tout d’abord, les jeunes sont « affranchis de l’autorité des adultes » et « sont livrés à eux-mêmes » (p.750), ce qui ne peut conduire qu’à la tyrannie de la majorité entre pairs. Ensuite, les doctrines pragmatiques en enseignement affranchissent les enseignants de maîtriser la matière à enseigner : « puisque le professeur n’a pas besoin de connaître sa propre discipline, il arrive fréquemment qu’il en sache à peine plus que ses élèves » (p.750). Réjean Bergeron (4), professeur de philosophie au Cégep Gérald-Godin, reprend ces critiques pour entreprendre une analyse au vitriol de l’enseignement au Québec et utilise Arendt pour défendre l’enseignement explicite et la transmission de la culture contre le  pédagogisme (socio)constructiviste. 

La querelle des méthodes d’enseignement est une antienne récurrente. Et, j’ajouterai, stérile. Aucune méthode ne peut constituer LA recette applicable en tout lieu, en tout temps, avec tous les élèves. La particularité de l’enseignement est de relever tout autant de la science que de l’art (5) : des connaissances scientifiques et une construction de la relation pédagogique propre à chacun et à ses expériences. Sauf qu’enseigner ne signifie pas que les étudiants apprennent et c’est peut-être le moment le plus délicat de notre métier; cette incertitude demeure, quel que soit ce que l’on met en place. Aucune méthode ou approche n’est parfaite. Le dogmatisme en la matière par contre peut nuire. Aussi vaut-il mieux posséder différentes  techniques et approches, être conscients de leurs fondements et varier l’enseignement en fonction de ce qui nous semble le plus pertinent. Voilà les raisons pour lesquelles opposer les approches n’a pas de sens, d’autant que l’enseignement dit explicite, contrairement à ce que semble énoncer Bergeron, prend appui sur des connaissances psychologiques notamment (socio)constructivistes (6). 

Quant à la crise de l’autorité, Denis Jeffrey (7) rappelle quelques nuances : l’autorité professorale prend ses sources dans l’exercice de son pouvoir professionnel (et donc responsable). La crise de l’autorité tiendrait plutôt au manque de reconnaissance institutionnelle et sociale de l’autorité professionnelle de l’enseignant. Ce qui est un sujet que je ne traiterai pas ici. 

La culture est-elle un rempart contre la bêtise ?

La question fondamentale reste toujours celle de la finalité de l’éducation. L’enseignement ne se réduit pas non plus à la seule pédagogie : cela serait le réduire considérablement. C’est cette question de la finalité qui est au cœur de la réflexion de Hannah Arendt. Bergeron y répond en affirmant que l’enseignement c’est d’abord, surtout, une affaire de transmission de la culture. 

Dans une société de culture de masse et de divertissement, l’école semble être un rempart voué à l’intelligence et aux activités humaines les plus élevées, afin de transmettre notre monde et ouvrir un devenir :

«C’est avec l’éducation que nous décidons si nous aimons assez nos enfants pour ne pas les rejeter de notre monde, ni les abandonner à eux-mêmes, ni leur enlever leur chance d’entreprendre quelque chose de neuf, quelque chose que nous n’avions pas prévu, mais les préparer d’avance à la tâche de renouveler un monde commun.» (Arendt, p.755)

Notre responsabilité va bien au-delà d’instruire, de scolariser et de qualifier : notre rôle est plus essentiel et Arendt le rappelle avec justesse. J’aurais pu arrêter le texte ici. Mais pour comprendre cette exigence sur le plan de la sensibilité et réaliser plus concrètement ce qu’elle implique, j’aimerais terminer avec un exemple. Un directeur de High School envoyait à tous les enseignants de son établissement, lors de chaque rentrée scolaire, la lettre suivante (8) : 

« Cher Professeur,

Je suis un survivant de camp de concentration. Mes yeux ont vu ce qu’aucun homme ne devrait voir :

Des chambres à gaz construites par des ingénieurs instruits.

Des enfants empoisonnés par des praticiens éduqués.

Des nourrissons tués par des infirmières entraînées.

Des femmes et des bébés exécutés et brûlés par des diplômés de collèges et d’universités.

Je me méfie donc de l’éducation.

Ma requête est la suivante : aidez vos élèves à devenir des êtres humains. Vos efforts ne doivent jamais produire des monstres éduqués, des psychopathes qualifiés, des Eichmann instruits.

La lecture, l’écriture, l’arithmétique ne sont importantes que si elles servent à rendre nos enfants plus humains ». ■

Références

1 – Ipuwer de Gizeh, sage de l’Égypte pharaonique, 3000 ans avant l’ère chrétienne, cité par Polybe. « Les travaux et les jours » d’Hésiode de Thèbes.

2 – C.Gauthier et M.Tardif, La Pédagogie, Chenelière, 2017.

3 – Titre d’un chapitre de l’ouvrage « crise de la culture » (en version orginale : betwwen opast and future). Toutes les citations d’Arendt sont tirées de H. Arendt, L’humaine condition, Gallimard/Quarto, 2012.

4 – R. Bergeron, L’école amnésique, Poètes de Brousse, 2017.

5 – M. Crahay et D.Lafontaine (dir.), L’art et la science de l’enseignement, Labor, 1986.

6 – P. Cieutat et S. Connac, « Constructivisme ou enseignement explicite ? », Cahiers pédagogiques, 3 mai 2017 [En ligne]http://www.cahiers-pedagogiques.com/Constructivisme-ou-enseignement-explicite

7 – D. Jeffrey, Éthique dans l’évaluation, PUL, 2013.

8 – J. Santuret, Le refus du sens, Ellipses, 1996, p.113.