La pensée positive : une voie du bonheur pas si heureuse que cela

PAR SOPHIE MAUNIER |

La recherche du bonheur n’est pas nouvelle. Et comme le soulignait Pascal, cette recherche est universelle : « Tous les hommes recherchent d’être heureux, jusqu’à ceux qui vont se pendre ».

Mais les chemins pour parvenir au bonheur sont multiples, voire égarent le promeneur (solitaire ?). Qu’est-ce que le bonheur ? Qu’est-ce qu’être heureux ? Quelles sont les voies actuelles de la recherche du bonheur ? Alors que la société québécoise (et occidentale en général) croule sous les antidépresseurs et anxiolytiques (1), les marchands de bonheur surfent sur le malaise et multiplient les recettes à suivre, en s’auréolant quelquefois des oripeaux scientifiques, comme la psychologie positive, initiée par Martin Seligman. La psychologie positive est une sorte de resucée du bonheur dans sa version utilitariste puisqu’il s’agit à tout moment de penser positif pour réussir (matériellement surtout) sa vie. Deux ouvrages récents explorent la question : Happycratie, de Eva Illouz et Edgar Cabanas (2018), et la Tyrannie du bonheur, de Marie-Claude Élie-Morin (2015). Ces ouvrages interrogent cet engouement pour la psychologie positive et en dessinent les limites. Et si la question est préoccupante aujourd’hui c’est que le chemin pour atteindre le bonheur prend des voies pour le moins inquiétantes, tant sur le plan individuel que collectif.

Dans Happycratie, Illouz et Cabanas dissèquent sans ménagement les tenants et aboutissants de la psychologie positive. Par happycratie, les auteurs désignent l’injonction sociale de chercher le bonheur individuel dans la réalisation de soi dans toutes les sphères de la vie. Ce qui profite aux marchands du développement personnel et de « self-help » en tout genre (livres, thérapies, applications, coaching…). L’idée est que le bonheur (et le malheur) dépend de soi-même et relève d’un choix personnel. Cela s’accompagne d’une course effrénée vers la perfection à atteindre dans tout ce que l’on peut entreprendre, et à s’autoévaluer sans cesse. Améliorer sa vie devient une job à plein temps pour paraître performant et suivre des « recettes » du bonheur quotidien (méditer cinq fois par jour…) à l’heure des réseaux sociaux sur lesquels il faut se montrer dans toute sa splendeur. Et ne pas y arriver fait de soi une personne défectueuse, « malade ». Alors que la psychologie positive se revêt des habits de la science, il s’avère que les soubassements scientifiques sont inexistants. Pire : les études montrent plutôt que la psychologie positive est nuisible, pour ne pas dire destructrice, pour l’individu, tant cette course pour ce bonheur purement psychologique est anxiogène et peut conduire au « burn-out existentiel ». La définition de la santé édictée par l’OMS pose question : « La santé est un état de complet bien-être physique, mental et social ». Il ne s’agit pas seulement d’absence de maladie ou d’infirmité, mais bien d’être constamment en forme à tout niveau, dans le droit fil du culte de la performance actuel. Ces injonctions sont d’autant plus pesantes que dans notre société, « la passivité est devenue socialement inacceptable » (2). Pour lutter contre cette tendance, des anti-manuels fleurissent, lançant une nouvelle vague prometteuse en termes pécuniaires (business is business…). En bref est marchandisé ce que mon grand-père énonçait gratuitement en deux adages, et avec toute la sagesse qu’un ancien poilu pouvait avoir : « il faut laisser pisser le mérinos » (3) et « chi va piano va sano e va lontano » (4).

Le deuxième ouvrage, La dictature du bonheur, est plus personnel. Marie-Claude Élie-Morin y critique les marchands du Temple de la félicité et du bonheur (matériel) qui ont fait florès. L’auteure est d’autant plus critique qu’elle a écrit cet opus après le décès de son père suite à un troisième cancer. Son père ne jurait que par une vie saine, végétarienne, sportive et par la pensée positive au point de ne jamais nommer la maladie ni de se dire malade. Et de refuser les soins de la médecine traditionnelle même quand sa santé s’est détériorée. Un passage m’a particulièrement marquée. Celui où elle évoque la fin de vie de son père en soins palliatifs : l’infirmière adoptait une attitude positive comme si son père pouvait encore s’en sortir alors qu’il vivait ces derniers instants. Le déni face à la mort, la souffrance comme si elles ne faisaient plus partie de la vie. 

Suite à une étude longitudinale couvrant 72 ans (5) s’interrogeant notamment sur ce que peut être la recette pour mener une belle vie, le professeur Vaillant avait conclu que « la seule chose qui compte vraiment dans la vie, ce sont les relations avec les autres ». Au-delà de cette dimension existentielle et qui reste centrée sur la personne, le rejet d’émotions négatives telles que la colère ou la peur peut conduire les individus à une grande passivité et un grand conformisme face à l’évolution de la société, notamment celle de l’augmentation des injustices. Les émotions négatives sont aussi un moteur de changement social et politique. Et comme le souligne Paul B. Preciado, philosophe, le bonheur serait avant tout le pouvoir de dire « non » au conformisme et aux conventions débilitantes de notre société. Et la capacité de ressentir que nous sommes responsables de la « destinée collective de la planète » (6). ■

Références

1 – Marcelo Otero, L’ombre portée, Boréal, 2012.

2 – Nicolas Marquis, Du bien-être au marché du malaise. La société du développement personnel, PUF, 2014. Ce qui donne envie de (re)lire le Droit à la paresse…

3 – Le mérinos est un mouton. Expression équivalente : « on ne peut pas aller plus vite que la musique ».

4 – Traduction : « qui va doucement, va sûrement et va loin ». Équivalent de « qui veut aller loin ménage sa monture » et autre expression de ce type.

5 – George E. Vaillant, Triumphs of Experience – The Men of the Harvard Grant Study, Harvard University Press, 2015.

6 – Paul B. Preciado, « Avec Marx, le bonheur est émancipation politique », Libération, 21 octobre 2016.