Les mots

par ROXANE DORÉ avec la collaboration d’ISABELLE DUMAIS |

Le langage donne corps à nos valeurs et oriente nos actions; il conditionne notre capacité ou notre incapacité à agir. Le langage est le territoire symbolique de luttes aux conséquences réelles et concrètes. Le choix des mots porte à conséquence.

La défense du territoire

Dans La vie habitable, Véronique Côté utilise l’exemple du « joyeux festin » de McDonald pour illustrer une « forme d’agression insidieuse à l’égard de la langue [qui] consiste à vider les mots de leur sens, [à] les empailler en quelque sorte », si bien que « le mot a encore l’air vivant, mais il a les yeux morts » 1. Elle estime que les mots les plus chargés de sensibilité, de vivacité, de beauté et d’humanité de la langue perdent leur puissance en étant détournés de leur sens premier et mis au service des publicitaires, des politiciens et des chroniqueurs. L’omniprésence de leurs discours accentue cet effet d’étiolement et provoque le rétrécissement de notre imaginaire collectif. Or, dans la mesure où le «vacarme» de ces discours occupe tout l’espace médiatique et qu’il impose une vision du monde, l’agression du langage dépasse le domaine de la linguistique. 

De fait, Côté présente le langage comme le lieu symbolique d’une lutte entre deux systèmes de valeurs, l’un humaniste, l’autre capitaliste ; entre l’écosystème des rivières et des forêts et celui des pipelines et de l’industrie ; entre la vie elle-même et l’économie. Par son essai, elle expose un rapport de force et le désenchantement qui en découle. Elle nomme la possibilité et l’importance d’agir, proposant la poésie comme moyen de résistance.

Les stratégies aliénantes

Ses idées font écho à celles d’autres auteurs. Dans un article intitulé « Ces mots qui font accepter l’inacceptable », François Brune traite lui aussi de la dérive du langage. Il y expose comment l’emploi mystificateur de termes associés à la nature, à la morale et à la fonction « décervelle et dépolitise les citoyens » en brouillant leur compréhension et leur jugement : « Les mots-valeurs sont une noble couverture […]. L’avantage des intentions humanistes et des orientations bienveillantes, en guise de programme ou de priorités, c’est que nul ne peut aller contre. L’accord sur les mots […] vient forcer l’accord sur les choses. » 2 Ainsi, les mots servent d’écran de fumée. En rassurant sur l’intention, ils font oublier les modalités de mise en œuvre.

Un effet similaire est produit par le langage performatif qui meuble les allocutions rassembleuses et les discours politiques. Ce procédé consiste à nommer ou à répéter des mots pour donner corps à une idée ou à une valeur, l’inscrire dans le réel. Il semble reposer sur une croyance (consciente ou inconsciente) en leur pouvoir incantatoire : comme si répéter « collaboration », « créativité » ou « inclusion » permettait de transformer un milieu en faisant l’économie des efforts et des moyens. Quand la magie n’opère pas complètement, le point focal de la discussion est à tout le moins déplacé. 

Dans des discours visant davantage à susciter l’adhésion qu’à favoriser la compréhension, ces stratégies discursives créent de la diversion, mais plus encore, ils empêchent les individus d’exercer leur esprit critique, d’être créatifs et de participer à la recherche de solutions. 

Le langage transformateur

Dans son roman Taqawan (2017), Éric Plamondon s’intéresse à une autre dimension du pouvoir des mots.  En alternant des fragments de l’histoire du Québec et des courts chapitres portant sur des noms de personnes, de peuples ou de lieux, il attire l’attention du lecteur sur la violence dont ils sont porteurs. Le chapitre intitulé « Gespeg » évoque la négation d’une population et de sa culture qui se traduit par le fait de renommer son territoire. Le chapitre intitulé « Sauvages » met l’accent sur le mépris contenu dans cette dénomination : « Il faut se méfier des mots. Ils commencent parfois par désigner et finissent par définir. […] Quel monde pour un peuple que l’on traite de sauvages pendant quatre siècles ? » 3 La réflexion de Plamondon fait percevoir comment les mots peuvent modeler la perception de l’autre, définir des relations et cautionner des actions pouvant être préjudiciables.

Cette conscience de la profondeur de l’empreinte des mots dans l’imaginaire anime ceux et celles qui militent pour l’adoption d’une grammaire non sexiste et la rédaction épicène ou pour le développement d’une langue représentative de la non-binarité des genres. En transformant la langue, on souhaite reconnaître la diversité, promouvoir l’égalité et modeler de nouveaux rapports sociaux. 

De son côté, Alain Deneault décrit les vertus transformatrices du langage et la prudence à laquelle il oblige : « Les mots sont plus forts que nous. Les mots avec lesquels on pactise, les milieux dans lesquels on s’inscrit sont plus forts que nous. C’est-à-dire que dès lors qu’on pactise avec un certain vocabulaire, dès lors qu’on consent à appartenir à un certain milieu, c’est ce vocabulaire et ce milieu qui nous conditionneront. »4

La lutte des mots en éducation

Depuis quelques décennies, on a vu se multiplier les interventions visant à dénoncer l’introduction d’un lexique du management, du marketing et de la gouvernance dans différents domaines de la sphère publique, notamment dans celui de l’éducation. Certaines ont ciblé les mots décrivant des activités de gestion de nature corporative dans le domaine public (indicateurs de croissance, plans stratégiques, concurrence, plan marketing), d’autres ont visé les structures organisationnelles. Or, ce lexique continue de coloniser le domaine de l’éducation en renommant « les choses ». Son degré de pénétration s’accentue et dépasse le cadre des activités de gestion. 

Comme si le mot « élève » ne permettait plus de référer aux personnes qui reçoivent un enseignement dans une classe, on adopte le mot « client ». Comme si « accompagnement », « encadrement » ou « soutien » étaient devenus inadéquats, on choisit de parler de « service à la clientèle ». Ainsi, le processus d’apprentissage et le parcours scolaire se transforment en « expérience-client », la relation d’aide se transforme en une sorte d’obligation vaguement rattachée à une relation d’affaires. 

Ce vocabulaire traduit la réalité d’un système économique au sein duquel l’école serait d’abord conçue pour fournir de la main d’oeuvre qualifiée puis pour satisfaire ses propres ambitions de croissance. Dans cette logique, « la formation et le développement d’êtres humains » et de citoyens capables de transformer la société ne semble plus être prioritaire. 

Symboliquement, ce vocabulaire dépolitise l’école en la privant de sa dimension sociale, il déshumanise l’élève et affecte le sens même du travail de l’enseignant. Concrètement, il inquiète, heurte et questionne. 

Par où commencer pour faire comprendre le fossé qui sépare le « client » de « l’élève » ou du « citoyen »? Comment dire l’abîme qui sépare « l’expérience-client » et un parcours de découvertes, d’expérimentations ou d’apprentissages? Comment penser qu’on parle vraiment « des mêmes affaires » avec des termes si différents? Est-il possible que l’on ne parle plus de la même chose?

Une chose est claire, le recours au langage de l’entreprise privée pour nommer les activités et les relations éducatives crée un effet de décalage et de division. Quand la lutte contre la pauvreté et pour l’égalité des chances se traduit en « rapports de recrutement », quand l’accès à l’éducation donne lieu à la concurrence entre établissements d’un même réseau, quand la croissance des établissements semble primer sur le développement des personnes, bon nombre d’enseignant.es ne se sentent plus concernés. 

Selon Deneault, «la principale liberté [que nous avons], c’est de choisir avec quel vocabulaire et avec quel milieu [nous entrons] en relation sur un plan intellectuel et intime». Ce choix est lourd de conséquences parce qu’il engage d’autres personnes que nous et qu’il modèle la société dans laquelle nous vivons. Comme «les mots sont plus forts que nous», il importe de les choisir sciemment et prudemment. ■

Références

1 –  CÔTÉ, V. (2014). La vie habitable : poésie en tant que combustible et désobéissances nécessaires. Montréal : Atelier 10, p. 32.

2 – BRUNE, F. (1995). « Ces mots qui font accepter l’inacceptable », Le monde diplomatique. p. 28. Repéré à https://www.monde-diplomatique.fr/1995/05/BRUNE/6268.

3 – PLAMONDON, E. (2017). Taqawan, Montréal : Le Quartanier, p. 40.

4 – DENEAULT, A. « Le langage au service des puissants? », Thinkerview, Repéré à https://www.youtube.com/watch?v=IBdj4Z0FtZU.