Le temps de l’incertitude

par GRÉGOIRE BÉDARD |

La réalité du monde contemporain est devenue si complexe qu’aucun esprit humain ne peut la saisir complètement. Non seulement les défis auxquels nous faisons face sont inégalés dans l’histoire, mais nous sommes à l’aube d’une quatrième révolution industrielle qui pourrait bien redéfinir complètement ce que nous entendons par humanité, liberté, éthique, société et travail. Est-ce à dire que les diplômes que nous décernons aujourd’hui datent déjà d’une autre époque ?

DISSONNANCE

Dans les 250 dernières années, nous avons connu trois révolutions industrielles qui ont façonné le monde dans lequel nous vivons. Nous sommes maintenant à l’aube d’une révolution cyberphysique où l’intelligence artificielle, la robotique et la génétique joueront des rôles de premier plan. On peut s’attendre à ce que les logarithmes apprenants soient un outil utilisé dans la gestion de l’éducation tout comme dans l’enseignement. À terme, ils pourraient même remplacer gestionnaires et enseignants, que cette idée nous plaise ou non. Dans quelques années, transhumanisme et cyborg, qui relevaient hier de la science-fiction, pourraient très bien devenir des réalités quotidiennes. Ces visions d’avenir sont tantôt exaltantes, tantôt effrayantes.

Paradoxalement, notre culture porte en elle un héritage de l’âge industriel qui pourrait bien entraver notre route. En effet, s’il est une chose dont nous avons hérité pendant ces vingt-cinq décennies de progrès scientifique et technique, c’est bien le concept de croissance. Celle-ci a permis le développement du capitalisme et de la modernité : une foi dans le progrès et l’espérance de lendemains meilleurs. Mais le développement a, à son tour, exigé plus de croissance pour résoudre les problèmes qu’il engendrait. La croissance est devenue à la fois la cause et la conséquence du monde moderne. Pendant la deuxième moitié du XXe siècle, elle s’est tout à coup avérée être un piège.

Le rapport Limits to growth a sonné l’alarme il y a plus de 45 ans, révélant que notre développement est insoutenable et que le mythe de la croissance infinie est en pleine contradiction avec la réalité d’un monde fini. Alors qu’il aurait fallu freiner nos ardeurs et organiser autrement notre avenir, nous avons fait le choix du scénario business as usual. «There is no alternative» avait déclaré Tatcher. «The American Way of Life is not negociable» avait renchérit Bush au Sommet de Rio en 1992. 

Résultat : notre compte avec la nature est en souffrance depuis trente ans. La capacité de charge de la planète est dépassée à chaque année et, aujourd’hui, nous constatons que notre avenir est inversement proportionnel à nos excès. Il semble bien qu’il soit trop tard pour le développement durable parce que nous n’avons pas su respecter les limites. Tandis qu’elles nous rattrapent de façon foudroyante, nous continuons comme si de rien n’était. C’est ce qu’on appelle une dissonance cognitive.

POINT DE RUPTURE

La prochaine décennie sera radicalement différente des vingt-cinq dernières. Les bouleversements économiques, politiques, sociaux, écologiques, culturels, éthiques, sont tellement rapides qu’il est bien possible que nous soyons incapables d’y faire face. Le cerveau d’Homo sapiens est l’héritier d’une génétique qui ne le rend pas particulièrement doué pour faire face aux changements globaux qui s’accélèrent. Il n’est «peut-être plus de taille à affronter les défis du monde que nous nous sommes créé.» (Homer-Dixon, 2002, p. 268). La réalité du monde contemporain est devenue trop complexe pour notre entendement. Elle nous échappe.

Ceci expliquerait peut-être pourquoi, «en ce début du XXIe siècle, la politique est dépourvue de grandes visions. Le gouvernement est devenu une simple administration. Il gère le pays, il ne le dirige plus. Il veille à ce que les enseignants soient payés à temps et que le tout-à-l’égout ne déborde pas, mais il n’a pas la moindre idée de la situation dans 20 ans.» (Harari, 2017, p. 405)

Nous sommes à un point de rupture. Quel avenir s’étend devant nous ? Que devrions-nous attendre de l’école ?

Ou bien l’école continue d’être porteuse de cette culture de l’individualisme et de la croissance — ce que l’on appelle le libéralisme — ou bien elle se transforme pour construire de nouveaux modèles.

TRANSMISSION 

On estime que, «d’ici 2025, la majorité des tâches existantes sur le lieu de travail seront effectuées par des machines ou des algorithmes» (Keaten, 2018). C’est tout le monde de l’emploi qui s’en trouvera transformé et avec lui tout un univers social. En 2011, Cathy N. Davidson, spécialiste de l’innovation en éducation, estimait que 65 % des enfants d’âge scolaire finiraient par occuper un emploi qui n’existait pas encore sur le marché du travail (Heffernan, 2011). Dès lors, comment pouvons-nous nous former… à l’inconnu ? Peut-on même encore parler de formation ?

Le but de l’éducation supérieure va bien au-delà de préparer les jeunes au monde du travail. Il faut les préparer au monde… tout court. Dans The new education, Davidson explique comment l’école reproduit nos structures sociales de compétition et de performance forgées à l’ère industrielle. Les outils de mesure de la «qualité» des élèves (sélection, rangs, moyennes, courbes en cloche, profils de sortie…) ont été créés au début du XXe siècle dans le même esprit que le taylorisme. Aujourd’hui, à l’ère d’internet, ces outils s’avèrent désuets. L’école ne transmet plus ce dont nous avons réellement besoin. Son rôle n’est sans doute plus de former de la main-d’oeuvre pour répondre, à court terme, aux besoins de l’industrie, mais de préparer des humains à être résilients, à long terme, dans un monde en changement perpétuel. L’objectif de l’école, écrit Davidson, doit être «d’apprendre à apprendre — la chose la plus importante que l’on puisse maitriser.» (Davidson, 2017, p. 14).

«Dans un tel monde», précise de son côté l’historien Yuval Noah Harari dans 21 leçons pour le XXIe siècle, «donner plus d’informations à ses élèves est la dernière chose qu’ait besoin de faire un enseignant. Ils en ont déjà beaucoup trop. Il leur faut plutôt apprendre à en dégager le sens, à distinguer l’important de l’insignifiant, et surtout à associer les multiples bribes d’informations en une vision d’ensemble du monde» (Harari, 2018, p. 281).

Que devrions-nous enseigner? se demande Harari. «De nombreux spécialistes de pédagogie affirment que les écoles devraient passer à l’enseignement des «quatre C» : pensée critique, communication, collaboration et créativité. Plus généralement, les écoles devraient minimiser l’importance des compétences techniques pour privilégier les compétences générales nécessaires dans la vie courante. La plus importante de toutes sera la capacité d’affronter le changement, d’apprendre des choses nouvelles et de préserver notre équilibre mental dans des situations peu familières. Pour être à la hauteur du monde de 2050, il faudra non seulement inventer des idées et des produits, mais d’abord et avant tout se réinventer sans cesse.» (Harari, 2018, p. 282)

 «Pour survivre et s’épanouir dans un monde pareil», poursuit Harari, «il faut beaucoup de souplesse mentale et de grandes réserves d’équilibre émotionnel. Vous devez vous défaire régulièrement d’une partie de ce que vous connaissez le mieux pour vous sentir à l’aise dans l’inconnu. Hélas, apprendre aux enfants à embrasser l’inconnu et à garder leur équilibre mental est beaucoup plus difficile que leur enseigner une équation de physique ou les causes de la Première Guerre mondiale. La résilience ne s’apprend pas dans les livres ou en écoutant une conférence. Les enseignants eux-mêmes manquent habituellement de la souplesse mentale que requiert XXIe siècle, car ils sont un produit du vieux système éducatif. (Harari, 2018, p. 285)»

Comment pourrions-nous transmettre autre chose que ce que nous sommes ?

Pour favoriser l’intelligence émotionnelle, l’empathie, l’autonomie et la résilience qui favorisent cet équilibre intérieur, l’enseignant (comme le parent) doit pouvoir bénéficier lui-même de ce qui permet sa réalisation. C’est une des raisons pour lesquelles la question du bien-être au travail est centrale en éducation. Il ne s’agit plus de transmettre des connaissances, mais un certain état de ground, une présence qui exige en même temps force et vulnérabilité. Enseigner est un exercice d’équilibre mental et physique semblable à celui du kayak dans les eaux rapides.

Croissance et dimension humaine sont des termes contradictoires, pour ne pas dire incompatibles. La croissance perpétuelle nous fait perdre de vue l’échelle humaine qui donne du sens à nos actes. Pour créer du changement et cesser de vivre en dissonance, il faudrait peut-être prendre un peu de recul face à notre héritage culturel. Il faudrait arriver à se dégager des structures actuelles, arriver à abattre les hiérarchies, arriver enfin à désobéir à ce qui nous conditionne. Sommes-nous capables de penser autrement qu’en termes d’entreprise privée ou de sphère publique ? Voit-on la possibilité du simple bien commun ? Peut-on concevoir une communauté comme un écosystème social? Imagine-t-on ce que pourrait être une économie symbiotique ? 

Comment réinventer nos organisations sur la base de nouvelles relations ? Il s’agit là du «grand chantier de notre époque» (Servigne, p. 202). Pourrions-nous refonder des communautés réelles en tissant des liens réels entre les individus, en saisissant des occasions de rencontres réelles, dans des lieux physiques et réels, en réservant du réel temps de qualité aux relations humaines ?

La classe est un lieu privilégié pour le faire. C’est un laboratoire où nous pouvons ensemble expérimenter de nouvelles façons de réfléchir, de décider, d’organiser, d’imaginer, de créer. Concilier rupture et transmission dans ce lieu, à travers un ensemble de pratiques, n’est pas une tâche de tout repos et, encore faut-il disposer de deux choses essentielles pour le faire : la confiance et les ressources. Or, dans le paysage actuel, l’une et l’autre sont mises en doute, si elles ne sont pas tout simplement retirées.

«Le temps qui arrive est indéniablement le temps de l’incertitude» (Servigne, p. 118). La complexité du monde le rend extrêmement fragile et vulnérable. Nous avons besoin plus que jamais d’éducation plutôt que de formation. Et plus que jamais nous avons besoin de rompre pour mieux transmettre. Puissions-nous avoir le courage de le faire. ■

Références

Davidson, C. N. (2017). The new education. New York : Basic Books.

Harari, Y. N. (2018). 21 leçons pour le XXIe siècle. Paris : Albin Michel.

Harari, Y. N. (2017). Homo deus ; une brève histoire du futur. Paris : Albin Michel.

Heffernan, K. (2011). Education Needs a Digital-Age Upgrade. The New York Times.  Repéré à : https://opinionator.blogs.nytimes.com/2011/08/07/education-needs-a-digital-age-upgrade/

Homer-Dixon, T. (2002). Le défi de l’imagination. Montréal : Boréal.

Keaten, J. (2018). Les machines effectueront la moitié des tâches d’ici 2025, selon le Forum économique mondial. Le Devoir. Repéré à  https://www.ledevoir.com/economie/536958/la-moitie-des-taches-de-travail-devraient-etre-automatisees-d-ici-2025

Servigne, P., Stevens, R., Chapelle, G. (2018). Une autre fin du monde est possible. Paris : Seuil.

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