La transition

par GRÉGOIRE BÉDARD |

L’effondrement de la civilisation industrielle est un sujet délicat, tabou, anxiogène. Cependant, dans ce deuxième article, nous verrons comment la transition, le second paradigme de changement de notre époque, peut être porteur d’espoir et de lumière.

Amorcer la transition

Nous avons vu dans l’article précédent que, pour comprendre les enjeux contemporains auxquels nous faisons face (dont l’effondrement probable de notre civilisation), il est essentiel de penser autrement qu’en termes économiques. Considérer l’énergie requise pour produire ce que l’on consomme change toute la perspective. Prenons par exemple l’alimentation. Aujourd’hui, on estime que chaque calorie intégrée par l’alimentation agro-industrielle a impliqué 10 calories nécessaires pour produire cette nourriture, la transformer, la transporter, l’emballer et la mettre en vente. Ce ratio peut aller jusqu’à 13 calories s’il s’agit de viande rouge. C’est un taux insoutenable pour nourrir tous les humains de la planète.

Bientôt, à cause de la crise énergétique, il se pourrait très bien que nous n’ayons plus de bananes au déjeuner. Ni de bleuets du Chili, ni de kiwis d’Italie. Cultivés aux intrants pétrochimiques, aux pesticides, aux fongicides et aux insecticides, ces fruits poussent en monocultures à des milliers de kilomètres d’ici, sont transportés dans des conteneurs réfrigérés, puis sont distribués dans des camions qui sillonnent nos routes bitumées. Ce sont de véritables luxes énergétiques qui aboutissent sur notre table. C’est d’autant plus préoccupant que 40% de la nourriture au Canada aboutit dans la poubelle avant même d’être consommée (Recyc-Québec, 2018).

Apprendre à lire les étiquettes sur les produits alimentaires permet bien sûr de faire des choix en fonction de leur valeur nutritive (sel, gras, sucre, calories, etc.), mais il importe aussi de tenir compte de leur production biologique et de leur provenance locale, plus faibles en coûts énergétiques.

Ceci nous amène, pour des raisons éthiques, à revoir nos choix et nos comportements, à réévaluer nos besoins, nos désirs et leurs conséquences. Choisir de s’adapter progressivement à la descente énergétique, c’est ce qu’on appelle la transition. Celle-ci passe par la sobriété énergétique. Serge Mongeau, du Réseau québécois pour la simplicité volontaire, pose le sujet assez clairement : «Au lieu d’attendre que nous soit imposée une simplicité involontaire suite à l’effondrement de notre civilisation, nous devrions choisir les moyens de vivre compatibles avec notre survie sur Terre.» (Mongeau, 2018). Mais comment faire ?

Ralentir, réduire, refuser

Qu’on soit seul ou au sein de petits groupes, la transition s’entreprend dans des gestes simples, concrets, et quotidiens. Faire son pain, cultiver son potager en famille, partager les surplus de récoltes avec les voisins, voilà autant de débuts d’adaptation à la descente énergétique. On peut envisager comme amorce à la transition toute activité qui demande du temps plutôt que de l’argent. L’important, c’est de commencer, on ajustera après !

En effet, au fil de la transition, différents aspects de notre consommation, de nos habitudes et de notre vie elle-même sont progressivement amenés à se transformer. C’est le cas pour certaines choses qu’on évite, au début, puis qu’on n’utilise pratiquement plus après un certain temps : le crédit à la consommation, certains services professionnels et… l’automobile. Car le rapport aux biens matériels change, tout comme celui que l’on a avec l’espace et la nature, le temps et les cycles temporels, la vitesse, la quantité et la qualité, puis à travers tout cela les relations que nous avons avec les êtres vivants autour de nous.

Dans son livre intitulé «La simplicité volontaire», Serge Mongeau associe la question de la transition à la prise de conscience du déséquilibre qu’entraînent le mode de vie industriel et le dogme de la croissance. Les individus sont isolés et coincés dans les rouages d’un système de surconsommation aliénant, créateur d’angoisse et de stress, qui conduit à l’épuisement. «Les gens tentent de combler tous les désirs par l’achat de biens ou de services. L’argent devient la valeur suprême et la solution à toutes les difficultés; il donne accès à tout ce que nous offre cette société où tout a été transformé en marchandises.» (Mongeau, p. 22-23) Le bonheur et le simple bien-être sont compris comme étant la satisfaction de tous les besoins et de tous les désirs. Le confort matériel apparaît dès lors comme un remède à un mal… qu’il crée lui-même ! Il lance ainsi une roue qui tourne à l’infini.

Ce cycle perpétuel entraîne la destruction de la biodiversité et des grands écosystèmes naturels, mais aussi de la communauté humaine, qui est un autre type d’écosystème. La surconsommation matérielle détruit tout simplement parce qu’elle casse les liens entre les éléments qui composent ces ensembles plus vastes. Et casse l’autonomie et elle rend dépendant. Mongeau estime que si les gens «acceptent d’acheter autant, de rattacher si étroitement leur besoin de satisfaction à la consommation, de recourir de plus en plus souvent à des services professionnels pour combler leurs divers besoins, [c’est parce qu’] il a fallu qu’on réussisse progressivement à leur faire perdre confiance en leur habileté à régler eux-mêmes leurs problèmes» (Mongeau, p. 44). Cette perte de confiance est destructrice de liens.

La transition est une prise de conscience qui se traduit donc par un refus. Refuser de me faire séduire par la publicité et de consommer (compulsivement) à crédit, réduire ma consommation, réutiliser ce que j’ai, réparer ce qui peut l’être, recycler ce qui ne le peut pas.

La décroissance n’est donc pas forcément une mauvaise chose si elle contribue à cette prise de conscience. La transition vers la simplicité et la sobriété est un refus, conscient et libre, qui aboutit finalement à beaucoup de créativité et… de richesse. Ralentir le rythme d’une vie effrénée en réduisant sa consommation est un moyen de reprendre possession de sa vie, de développer son autonomie et sa résilience.

Partager, aider, soutenir

Voilà donc qu’on abat un préjugé : être en transition n’est pas se préparer à un monde post-apocalyptique, encabané dans un bunker, avec des armes, des réserves de pétrole et des rations sèches. Mad Max pourra aller voir ailleurs ! «Personne ne peut dire de quelle fibre le tissu social de l’effondrement sera composé, mais il est certain que l’entraide jouera un rôle considérable, pour ne pas dire primordial.» (Servigne, p. 215)

C’est dans cette perspective d’ouverture que les transitioneurs apprennent ensemble à faire mieux avec des ressources précieuses qui se raréfient. Ils tissent notamment des réseaux où ils partagent des connaissances, des expériences et des ressources.

Le Réseau de la transition (Transition Network) a été créé en 2005 en Angleterre sous l’impulsion de Rob Hopkins, permaculteur et auteur du «Manuel de Transition». C’est un réseau très actif, étendu dans plus de 50 pays, constitué de milliers de gens qui sont conscients des défis qui se dressent devant eux. Ils ont décidé d’agir maintenant, dans leur localité, non pas pour changer le monde (car il est trop tard), mais pour se changer eux-mêmes, pour changer leurs habitudes, leur comportement, leurs valeurs. Pour développer une autre communauté, axée sur le soutien et l’entraide plutôt que la compétition et la concurrence.

Quelques initiatives de transition sont présentées dans le film «Demain» de Cyril Dion. On se souviendra de quelques unes particulièrement mémorables : des potagers communautaires aux ateliers de réparation de vélos, en passant par les systèmes d’échange locaux (S.E.L.), ou la création d’une monnaie locale, ces projets concrets n’ont que l’imagination et la créativité comme limites pour tout réinventer et tout expérimenter.

Un monde à l’échelle humaine

La diminution de la consommation aura bien entendu des effets négatifs comme des pertes d’emplois, mais la «démécanisation» de la civilisation industrielle entraînera des effets positifs «dans l’agriculture, l’industrie et les services d’entretien, de dépannage et de réparation ; [elle peut permettre] le meilleur partage du temps de travail offrant la possibilité de « ralentir » et de retrouver un meilleur équilibre entre vie professionnelle, temps de transport, vie familiale; [elle offre] la possibilité de développer d’autres activités, rémunérées ou non, à caractère culturel, associatif» (Bihouix, p. 291).

La renaissance des marchés de proximité pourrait bien redynamiser la vie de quartier et des petites communautés. Nous aurons enfin retrouvé un monde à l’échelle humaine, tout le contraire de la démesure de la mondialisation actuelle. L’individu et la communauté sont des éléments essentiels dans cette équation. «En fait, c’est en posant des gestes concrets pour se libérer du système qu’on arrivera à le changer, dans la mesure où ces gestes ne demeurent pas individuels.» (Mongeau, p. 17). Par conséquent, revoir notre développement et nos modes de gouvernance dans une optique de durabilité est un autre aspect à inventer.

Une libération

L’adaptation à un mode de vie énergétiquement sobre, petit, local, résilient, en fonction d’un changement de valeurs, est un processus qui nécessite du temps, parce que c’est d’abord une expérience intérieure. Au départ, la décroissance est un sujet anxiogène, pas du tout agréable. On pense naturellement à nos enfants, à nos proches, à tout ceux qu’on aime et l’idée de l’effondrement peut susciter un lot d’émotions négatives : la peur, la colère, la déception, la tristesse, le déni. C’est un parcours qui amène à faire un deuil, celui d’un monde qui s’effondre. Et qui a déjà commencé à le faire.

Mais la transition n’est pas seulement une voie austère de renonciation et de déplaisir, c’est aussi un cheminement qui peut être libérateur et joyeux. «La joie, un état émotionnel plus profond et pénétrant que le bonheur, est directement reliée à la découverte du sens» écrit Carolyn Baker. C’est «la sensation profonde de raison d’être et de sens que nous ressentons en nous préparant» à la décroissance et à l’effondrement (Baker, pp. 58-59).

C’est également ce qui fait dire à Philippe Bihouix, auteur de «L’âge des low techs» que ce changement de paradigme que nous vivons aujourd’hui «peut nous libérer, nous rendre plus heureux, nous faire vivre dans un monde plus juste, tout de suite, dès le départ, car, comme l’a dit Lao Tseu, “le but n’est pas seulement le but, mais le chemin qui y conduit”.» (Bihouix, p. 311).

Un lien s’établit entre le monde extérieur que nous habitons et l’espace intérieur que nous cultivons. La crise du monde matériel n’est peut-être qu’une étape dans une lente évolution de l’humanité. L’effondrement serait donc à la fois une fin et un début. C’est le paradoxe des nouveaux paradigmes. ■

Références :

Baker, C. (2015). L’effondrement ; petit guide de résilience en temps de crise. Montréal: Écosociété.

Bihouix, P. (2014). L’âge des low techs. Paris : Seuil.

Hopkins, R. (2010). Manuel de transition ; de la dépendance au pétrole à la résilience locale. Montréal : Écosociété.

Meadows, D. Meadows, D. et Rander, J. (2012). Les Limites à la croissance (dans un monde fini). Paris : Éditions Rue de l’Échiquier.

Mongeau, S. (1998). La simplicité volontaire, plus que jamais !. Montréal : Écososiété.

Mongeau, S. (2018). Une invitation du Réseau québécois pour la simplicité volontaire. Repéré à : http://wolesmoteurs.net, Consulté le 23 avril 2018.

Recyc-Québec (2018). Gaspillage alimentaire. Repéré à : https://www.recyc-quebec.gouv.qc.ca/citoyens/mieux-consommer/reduire-a-la-source/gaspillage-alimentaire. Consulté le 23 avril 2018.

Servigne, P. (2015). Comment tout peut s’effondrer. Paris : Seuil.

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