Négocier l’accessibilité

par ROXANE DORÉ |

Un regard (même partiel) sur les pratiques d’admission permet de mieux comprendre les impacts de la valeur d’accessibilité sur la composition de l’effectif étudiant et les enjeux qui s’y rattachent.

Les cégeps ont été conçus comme un moyen d’accroitre le niveau de scolarité de l’ensemble de la population québécoise et de soutenir le développement des régions. Au moment de leur création, ils s’opposaient à une conception élitiste et sexiste de l’éducation en proposant un modèle plus démocratique et égalitaire. De fait, l’accessibilité de la formation pour tous et partout sur le territoire constituait une visée prioritaire et une valeur fondamentale de l’ordre d’enseignement collégial. Aujourd’hui, cette valeur oriente toujours les démarches de développement de l’offre de programmes et les pratiques d’admission des cégeps. Elle entraine aussi son lot de défis et de questionnements, voire de critiques.

Admission sans condition spécifique 

Le réseau des cégeps est porteur d’un certain idéal de démocratisation de l’éducation et d’égalité des chances. Il favorise la mixité sociale et la poursuite d’un processus d’orientation scolaire ou professionnelle. C’est dans cette perspective que sont définies les règles générales d’admission aux programmes d’études collégiales.

Selon l’article 2 du Règlement sur le régime des études collégiales (RREC), est admissible à un programme d’études conduisant au diplôme d’études collégiales tout « titulaire du diplôme d’études secondaires qui satisfait, le cas échéant, aux conditions particulières d’admission au programme établies par le ministre ». Or, le Ministère ne définit aucune condition liée à des capacités physiques, à des attitudes professionnelles ou à des niveaux de performance atteints dans une discipline en particulier. Ce faisant, il confère aux programmes un rôle de formation et non un rôle de présélection pour le marché du travail. Les établissements, quant à eux, ont la responsabilité de définir des conditions particulières d’admission dans des contextes assez précis. C’est le cas, par exemple, lorsqu’un programme doit être contingenté soit en raison du manque d’espace ou de ressources, soit pour répondre aux restrictions imposées par le ministre lorsqu’une saturation du marché du travail se dessine. L’absence de conditions particulières ou de processus de sélection lors de l’admission peut générer de l’inconfort chez des enseignants soucieux de former les meilleurs candidats à la profession, de sauvegarder la réputation d’un programme ou de ne pas entretenir d’illusions chez des élèves dont les capacités, les attitudes ou les valeurs ne correspondent pas à celles de la profession visée. Que doivent-ils faire lorsque cette situation se produit? Comment savoir précisément ce qui relève de leur rôle d’enseignant? Quelles ressources professionnelles sont disponibles et prêtes à intervenir auprès des équipes des programmes et des élèves concernés? Voilà bien des interrogations qui surgissent dans de telles situations.

Admission d’élèves « vulnérables »

Une certaine proportion d’élèves répondant aux conditions générales d’admission sont relativement vulnérables sur le plan de la réussite. Il s’agit des élèves admis avec une moyenne générale pondérée du secondaire (GENMELS) inférieure à 70 %. Le Cégep de Drummondville accueille environ 300 élèves ayant ce profil scolaire, ce qui représente 25 % des nouveaux admis. Malgré leur faible capital scolaire à l’entrée, un peu plus des trois quarts d’entre eux poursuivent leurs études au moins à la deuxième session.

Une proportion importante des élèves « vulnérables », ceux ayant obtenu une note en français inférieure à 70 % et ayant cumulé une moyenne générale pondérée (GENMELS) inférieure à 75 %, amorcent leur cheminement par le cours Renforcement en français. La mesure d’aide Renforcement 21 permet d’adopter une approche plus individualisée en réduisant le nombre d’élèves par groupe. La relation enseignant-élève ainsi favorisée peut jouer un rôle déterminant sur la perception que les élèves ont de leurs propres capacités. Cependant, dispersés dans l’anonymat des groupes de formation générale ou de formation spécifique, ces élèves ne bénéficient pas du même type d’attention. Dans tous les cas, le faible capital scolaire de ces élèves a de quoi rendre perplexe un enseignant qui se sent responsable de leur réussite. Comment « faire réussir » ces élèves qui partent avec un désavantage évident sur le plan des connaissances, des stratégies ou des attitudes? Comment maintenir un climat de classe et un rythme de travail adéquat pour tous? Comment aider ces jeunes pour qui il est clair que tout ne se passe pas dans la classe? Quelles sont les attentes véritables du cégep en ce qui a trait à leur réussite? Où s’arrête la responsabilité de l’enseignant à cet égard?

 

Admissions conditionnelles et Tremplin DEC

Selon l’article 2.3 du Règlement sur le régime des études collégiales, un collège peut admettre sous condition une personne qui n’a pas accumulé toutes les unités requises pour l’obtention du diplôme secondaire, mais qui s’engage à accumuler les unités manquantes durant sa première session. Le Cégep de Drummondville accueille annuellement entre 30 à 50 élèves dans cette situation. Ces élèves sont inscrits en Tremplin DEC et dans le programme SPRINT (1) offert par la Commission scolaire DesChênes. Le personnel du cégep et de la commission scolaire effectuent des démarches conjointes de confection d’horaire et de suivi de la réussite. Les problèmes de conciliation d’horaires dans deux établissements sont ainsi amoindris voire éliminés.

Par l’admission conditionnelle d’élèves en voie d’obtenir leur DES, le Cégep joue principalement un rôle social. En effet, bien qu’un peu moins de 20% de ces élèves se réinscrivent immédiatement dans un programme d’études collégiales, la formule de jumelage SPRINT favoriserait l’obtention du diplôme d’études secondaires (80%). De plus, en faisant preuve de souplesse, le cégep permet à des élèves de demeurer en lien avec leur réseau social, de poursuivre leur processus d’orientation professionnelle et, surtout, de cumuler un nombre d’heures d’activités scolaires suffisant pour maintenir leur engagement dans un processus de formation.

Les élèves admis conditionnellement sont inscrits au cheminement Tremplin DEC, qui compte environ 221 nouveaux élèves dispersés dans les différents cours de formation générale et dans les cours exploratoires des programmes techniques et préuniversitaires. Leurs profils et leurs aspirations scolaires sont très variables. Il est néanmoins possible de dégager certaines constantes, comme en témoigne une enquête publiée par ÉCOBES en mai 2017.

Selon ce Portrait des étudiants admis conditionnellement ou inscrits au programme Tremplin DEC, environ la moitié d’entre eux considèrent avoir été bien préparés à poursuivre des études collégiales (48 % admis cond.; 58 % Tremplin DEC) et avoir développé de bonnes habitudes de travail au secondaire (43 % admis cond.; 54 % Tremplin DEC). Bien qu’ils aient de la facilité à s’intégrer à l’approche pédagogique (86 %), ils sont nombreux à s’adapter plutôt difficilement à la charge de travail (43 %) et à se sentir constamment débordés (45%). Cela semble s’expliquer par le fait que, même s’ils estiment réserver suffisamment de temps pour leurs tâches scolaires (70 %) et utiliser leur agenda régulièrement (62 %), ils tendent à repousser les tâches à la dernière minute (62 %).

Sur le plan personnel, seulement 36 % de ces élèves ont confirmé un choix vocationnel avec lequel ils sont confortables. 38 % d’entre eux ont fait un choix avec lequel ils ne sont pas confortables et 26 % sont indécis, ce qui peut nuire à leur intégration au collégial. De plus, un fort pourcentage des élèves admis conditionnellement ou en Tremplin DEC perçoivent leur situation financière comme étant plutôt ou très précaire (40 %) ou vivent une insécurité alimentaire (27 %). Ils vivent souvent seuls ou en colocation, ce qui les désavantage par rapport aux élèves vivant dans leur milieu familial.

Sur le plan scolaire, les disciplines avec lesquels ces élèves ont le plus de difficulté sont le français, les mathématiques et l’anglais. Les principaux obstacles au bon déroulement de leurs études sont la maîtrise du français (43%), la compréhension du contenu (38%), le rythme de travail (37%), la prise de parole dans les cours (36%) et le travail en équipe (30%). Fait à noter, ce taux moyen est augmenté d’environ 10% pour les élèves admis conditionnellement.

Leurs besoins d’aide ou de soutien en français sont très importants, et ce, pour écrire sans fautes (69 %), comprendre et analyser des textes (65 %), rédiger des textes variés (59 %) bien défendre ses idées (56 %) et s’exprimer oralement (55 %). Les autres aménagements dont les élèves auraient besoin pour réussir sont le temps supplémentaire pour les examens (42 %), l’aide à la prise de notes (36 %), le soutien à la correction (34 %) et l’adaptation ou l’allègement de l’horaire (30 %).

Sur le plan des limites physiques ou psychologiques, 47 % des élèves ont une faible perception de leurs habiletés cognitives, 63 % se disent souvent et facilement distraits et une bonne proportion d’entre eux ont du mal à organiser leurs idées et à les mettre par écrit (54 % pour les élèves admis conditionnellement et 33 % pour Tremplin DEC).

Actuellement, environ 40 % des élèves admis en Tremplin DEC se réinscrivent en troisième session au Cégep de Drummondville. Plusieurs raisons peuvent expliquer ce faible taux de réinscription: le choix d’un programme offert dans un autre établissement, le choix d’un parcours professionnel, l’arrêt des études, le déménagement, etc. Il n’en demeure pas moins que des ressources importantes (aide pédagogique, conseiller d’orientation, centres d’aide) doivent être mises en place afin que l’admission de ces élèves dont on connait les besoins particuliers ne se solde pas par la confirmation de la perception de leur faible potentiel scolaire ou par un constat d’échec. Ces ressources doivent non seulement être disponibles, elles doivent être stables et structurées de manière à favoriser un dépistage et une intervention rapide de même qu’un suivi individualisé constant, ce qui est fort complexe compte tenu des réalités diverses et de l’absence d’une cohorte stable.

Admissions du quatrième tour

Le nombre de tours d’admission est déterminé en fonction du nombre de places disponibles dans les programmes offerts. Au Cégep de Drummondville, l’admission se fait en quatre tours dans la plupart des programmes. Par ce quatrième tour, le Collège recrute environ 15 % de son effectif étudiant, ce qui permet d’assurer la vitalité de certains programmes et de maintenir une offre diversifiée sur le territoire centriquois. Comme la disponibilité des programmes à proximité du lieu de résidence peut inciter des élèves à poursuivre des études collégiales, le Cégep favorise ainsi l’accès à la formation dans la région. Dans une région à fort potentiel de recrutement d’élèves de première génération, c’est-à-dire d’élèves dont les parents n’ont pas obtenu de diplôme d’études collégiales ou universitaires, cette proximité peut être déterminante.

Par ailleurs, l’ouverture du quatrième tour permet à des élèves qui arrivent tardivement dans le processus d’admission pour diverses raisons (refus dans un programme, décision tardive, changement de situation financière, retour imprévu dans la région, attente de résultats) d’éviter une interruption de leur parcours scolaire.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, le fait d’admettre des élèves au quatrième tour ne contribue pas à former un effectif étudiant au potentiel plus faible que dans les autres cégeps. En effet, la moyenne générale des élèves de Drummondville est comparable à la moyenne du réseau des cégeps.

Leur profil scolaire est comparable à celui des élèves admis au 2e tour d’admission et supérieur à celui des élèves admis au 3e tour.

Cependant, l’incertitude vocationnelle et les changements contextuels vécus par des élèves admis au 4e tour se traduit par un faible taux de réinscription dans le même programme. Ainsi, bien qu’ils ne soient pas plus « faibles » que les élèves des trois premiers tours, ils sont plus nombreux à effectuer un changement de programme, ce qui peut en partie s’expliquer par le passage du cheminement Tremplin DEC à un programme, ou à quitter le collège que les élèves admis aux trois premiers tours.

Ainsi, l’enjeu du quatrième tour, s’il y en a un, serait davantage lié à la rétention qu’au potentiel scolaire. Dans la mesure où le nombre d’élèves admis tourne autour de 170, cet enjeu concernerait 33 élèves. Une mesure de dépistage quant au choix vocationnel et de suivi en orientation pourrait permettre de favoriser la rétention de certains d’entre eux ou de confirmer le choix d’un programme offert dans un autre établissement.

Conclusion

Enfin, à la lumière de ce survol, on constate que la valeur d’accessibilité définit la nature de la formation collégiale, son rôle de même que ses visées sociales et socioéconomiques. Elle oriente aussi les pratiques d’admission. Parce qu’elle bouscule la conception du rôle et des responsabilités des enseignants, qu’elle impose des défis pédagogiques et humains et qu’elle peut facilement être confondue avec la valeur de croissance propre aux logiques de marché, l’accessibilité suscite des questionnements et des besoins auxquels il importe de répondre. Les conditions de la mise en œuvre de l’accessibilité ne doivent pas permettre de justifier des situations qui pourraient porter préjudice à des élèves plus vulnérables ou à leurs collègues de classe. Elles ne doivent pas nuire non plus aux conditions de pratique de la profession enseignante. ■

Note

1 –  Ce programme fait partie des « programmes axés sur l’emploi » au même titre que les CFER.

Bibliographie

Gaudreault, M. et al. (2017). Portrait des étudiants admis conditionnellement ou inscrits au programme Tremplin DEC dans un cégep québécois à l’automne 2015, ÉCOBES, Recherche et transfert, Cégep de Jonquière, 15 mai 2017, 60 p.

Héon, L., Savard, D, et Hamel, T. (2008). Les cégeps : une grande aventure collective québécoise : une aventure collective (2e éd.), Presses de l’Université Laval, [Québec], 533 p.

Ministère de l’éducation. (2017). Règlement relatif au régime d’études collégiales, Publications Québec, Repéré à http://legisquebec.gouv.qc.ca/fr/ShowDoc/cr/C-29,%20r.%204