Libération et mesure d’aide

par JORDAN RAYMOND-ROBIDOUX |

Je ne passerai pas par quatre chemins : j’ai l’impression que nous approchons les libérations consacrées aux mesures d’aide à la réussite d’une manière inefficiente et contreproductive. 

Je ne remets évidemment pas en question la pertinence des mesures d’aide, au contraire. Je ne conteste pas non plus la nécessité de reconnaitre le temps et l’énergie investis dans les divers projets. Les CASH, CAF, et autres CAMTI exigent tous du temps de la part des enseignants, de même que les divers projets pour lesquels on peut demander (et éventuellement obtenir, lorsque la direction y consent) des libérations.

Ce qui me parait contreproductif, c’est notre manière d’allouer ces libérations aux enseignants. Commençons par comprendre ce que signifient ces libérations.

Qu’est-ce qu’un ETC?

La charge d’un enseignant s’exprime en ETC : une personne enseignant à temps complet durant une session équivaut à un ETC, qui correspond à 715 heures, soit 22 semaines de 32,5 heures (nos vacances étant de huit semaines, durant l’été). Disons donc, pour simplifier les calculs, qu’un ETC équivaut à 700 heures. Les libérations que l’on obtient pour diverses tâches, notamment les mesures d’aide, sont exprimées en ETC, par exemple 0,15. On peut donc traduire ces libérations en nombre d’heures. Ainsi, une personne qui enseigne à temps plein durant une session consacre 700 heures à ses cours, incluant la préparation des plans de cours, la prestation en classe et la correction d’examens (1). Une mesure d’aide libérant 0,15 ETC signifie environ 105 heures (2).

On peut approcher les libérations d’une manière à accorder aux différents enseignants une libération correspondant le plus précisément possible aux heures consacrées aux tâches pour lesquelles ils sont libérés. C’est une approche juste, en ce sens que le travail de chacun est reconnu explicitement dans sa charge. Ainsi, si une mesure d’aide exige qu’on y consacre 35 heures durant la session, son responsable se verra libéré de 0,05 ETC, tandis que le responsable d’une mesure d’aide nécessitant 280 heures le sera de 0,40 ETC.

Les heures de travail d’un enseignant

C’est cette approche que je trouve contreproductive. Pourquoi? Parce que comme chaque enseignant le sait, notre travail ne se mesure pas si aisément en heures individuelles. On ne « punche » pas en commençant, et on ne peut pas « puncher » tant que nos tâches ne sont pas terminées.

Calculer notre travail en heures est utile et légitime d’un point de vue administratif, mais je pense qu’en tant qu’enseignants, il vaut mieux considérer ce qui a un réel impact sur notre travail : le nombre de groupes auxquels on enseigne (soit le nombre d’heures où l’on est en prestation de cours), le nombre d’étudiants auxquels on enseigne, et le nombre de cours différents que l’on donne simultanément. Ce sont d’ailleurs ces paramètres qui sont utilisés pour s’assurer que chaque enseignant travaille sensiblement le même nombre d’heures : un enseignant peut avoir un grand nombre d’étudiants à sa charge, mais donner un ou deux cours différents à plusieurs groupes (ce qui est souvent le cas en philosophie et en littérature, par exemple), alors qu’un autre peut donner trois, quatre ou même cinq cours différents à un moins grand nombre d’étudiants (ce qui est le cas dans plusieurs techniques, par exemple) (3).

Une libération devrait libérer un groupe-cours

En ce qui concerne les libérations, il me semble qu’on doit se concentrer sur un seul de ces trois facteurs : le nombre de groupes auxquels on enseigne. En effet, on n’a que peu de pouvoir sur le nombre d’étudiants inscrits dans un groupe, et pour réduire notre nombre de préparations, il faut habituellement être en mesure de libérer un groupe. Ainsi, pour qu’une libération ait un impact réel sur la tâche d’un enseignant, elle doit permettre de libérer un groupe (ou plusieurs, bien sûr).

Supposons que dans un département, un groupe-cours correspond à environ 0,20 ETC. Admettons qu’un enseignant permanent dans ce département soit responsable d’une mesure d’aide exigeant d’investir 175 heures durant la session : on lui accorde une libération de 0,25 ETC. Cela le libère évidemment d’un cours; mais si on lui avait accordé 0,20 ETC plutôt que 0,25, il aurait été libéré d’un cours aussi. À quoi sert le 0,05 ETC supplémentaire, ici? Techniquement, il représente les 35 heures supplémentaires qu’il consacrera à la mesure d’aide durant la session, heures qu’il n’aurait pas investies s’il avait été libéré de 0,20 ETC.

Évidemment, on devine bien qu’un enseignant ne calcule pas ses heures de cette manière : s’il est responsable d’un centre d’aide, par exemple, il accomplira toutes les tâches requises pour offrir le service aux étudiants. En pratique, l’enseignant libéré voit sa tâche d’enseignement allégée d’un groupe-cours, et le temps qu’il consacrerait à ce groupe-cours est maintenant dévolu au centre d’aide; s’il doit investir plus de temps dans le centre d’aide, il le fera. Que la libération de ce groupe-cours soit de 0,20 ou 0,25 ETC n’a aucun impact sur le travail qu’il accomplit.

Des ETC sont actuellement « perdus »

C’est en ce sens que je crois que notre distribution est contreproductive, ou inefficiente : en pratique, le 0,05 ETC est « perdu ». Supposons que de telles libérations soient données dans quatre départements différents, dans lesquels un groupe-cours correspond à 0,20 ETC. On se retrouve avec quatre enseignants qui sont libérés d’un groupe; mais si on leur avait accordé 0,20 plutôt que 0,25, un cinquième enseignant aurait pu obtenir une libération de 0,20, lui permettant d’alléger sa charge d’un groupe-cours, le tout en utilisant exactement la même quantité d’ETC à distribuer.

Pour illustrer plus clairement en quoi j’y vois une « perte », imaginons qu’on distribue les ETC réservés aux mesures d’aide à tous les enseignants à temps plein du collège, et que chacun obtienne, disons, 0,05 ETC. Chacun aurait donc à consacrer 35 heures à diverses mesures d’aide, collaborant avec leurs collègues pour se partager les tâches des centres d’aide, par exemple. Virtuellement aucun enseignant ne serait alors libéré d’un groupe-cours, et on aurait pourtant utilisé toutes les libérations possibles. Les 35 heures consacrées aux mesures d’aide seraient faites en plus des heures consacrées aux tâches d’enseignement.

Il est possible que je comprenne mal la construction des tâches enseignantes. C’est le fruit d’un calcul complexe, qui prend en considération un grand nombre de variables. Peut-être que ces ETC « perdus » ne le sont pas vraiment, et qu’ils sont automatiquement récupérés à la fin d’une année pour être réintroduits l’année suivante; peut-être que ce qui est donné en trop aux uns compense les autres qui sont libérés d’un groupe alors qu’ils n’obtiennent pas une libération suffisante. J’ai posé des questions, mais je n’ai pas trouvé de réponses satisfaisantes : sans que ce ne soit la faute de personne, la complexité du processus le rend opaque. Je propose donc de lancer ici la discussion, et j’accueillerai avec plaisir des explications supplémentaires à ce sujet.

Si ma compréhension est juste, par contre, il me semble qu’on gagnerait collectivement à mieux distribuer ces ressources : plus d’enseignants verraient leur tâche d’enseignement réduite, et pourraient donc consacrer ces heures à des mesures d’aide. Ceci étant dit, une telle distribution n’est pas sans inconvénient. Je vois trois problèmes de taille.

Trois problèmes avec ma suggestion

Le premier est lié à la justice de la distribution en fonction des heures : il peut sembler injuste d’obtenir une libération de 0,20 ETC alors que l’on consacre plus que cela en heures. Je pense personnellement qu’il faut quelque peu se détacher de ce principe, qui me semble surtout symbolique : dans la réalité, la charge d’un enseignant est surtout tributaire du nombre de groupes auxquels il enseigne.

Un deuxième problème est lié à l’implication d’une telle distribution sur les très petits projets. Évidemment, dans un département où libérer un groupe exige 0,20 ETC, les projets d’une envergure inférieure ne devraient pas s’accompagner d’une libération. À titre d’exemple, si on accorde 0,10 ETC à un enseignant dans ce département et que cela ne le libère pas d’un groupe, on se retrouve avec un enseignant qui doit accomplir toutes les tâches requises par son projet en plus de sa tâche d’enseignement à temps plein, et 0,10 ETC qui auraient pu être placés ailleurs de manière à libérer un groupe pour un enseignant.

La solution que je propose concernant ces petits projets peut paraitre étonnante : peut-être devrions-nous choisir de faire certains projets sans être libérés pour le faire. Évidemment, je ne parle pas ici d’obligation, mais de choix que l’on s’imposerait de manière autonome. Est-ce que ce projet me tient à cœur au point de vouloir le faire en plus de mes tâches d’enseignement? Si oui, alors je choisis de le faire. De toute manière, que l’on obtienne ou non des ETC qui ne se traduisent pas par un groupe libéré ne changera rien à la réalité : on aura une tâche d’enseignement complète en plus du projet. En guise de consolation, on peut se dire que ne pas obtenir d’ETC pourrait signifier l’absence, ou du moins la réduction de documents administratifs à remplir.

Le troisième problème est lié aux précédents, et vient certainement les décupler : le fait est que libérer un groupe pour un enseignant n’exige pas la même quantité d’ETC dans tous les départements. Je ne connais pas la réalité très variée de chacun, mais il est évident que libérer un groupe de 40 étudiants d’un cours de 60 heures exige une libération plus grosse que libérer un groupe de 20 étudiants d’un cours de 45 heures. Cela signifie donc que certains départements auraient la possibilité d’être libérés d’un groupe pour des petits projets, alors que d’autres ne le pourraient pas; à l’inverse, cela signifierait aussi que certains départements puissent obtenir des libérations plus substantielles que d’autres pour leurs projets. Ce n’est pas un petit problème : après tout, certains projets sont par nature petits, d’autres par nature gros, et cela ne cadre pas nécessairement avec ce qui équivaut à la libération d’un groupe-cours. On ne peut pas non plus rejeter du revers de la main le sentiment d’injustice qu’une telle pratique pourrait susciter entre nous.

Conclusion? Je lance un appel à la discussion

Je n’ai pas de solution simple à ces problèmes. C’est pourquoi je propose que l’on en discute entre nous. Peut-être considérons-nous que ces problèmes, collectivement, sont pires que ceux que je constate dans notre distribution actuelle. Peut-être suis-je dans l’erreur, et que les « problèmes » que je vois actuellement n’existent pas.

Je ne suis qu’une personne, et je n’ai pas toutes les réponses. Mais en ruminant ces constats, seul dans mon coin, je n’avance pas. Je lance donc l’idée, dans l’espoir que des collègues se sentent interpelés. ■

1 – Pour le détail des tâches incluses, consultez le chapitre 8 de notre convention collective, plus précisément l’article 8-3.00.

2 – Mon propos, ici, n’est pas de débattre de la pertinence de ces nombres précis : mon argumentaire demeure identique, peu importe la position que l’on adopte à ce sujet.

3 – Je simplifie les choses pour les besoin de l’exposé, mais l’essentiel y est. Pour tous les détails, consultez l’annexe VIII-I de notre convention collective.