La décroissance

par GRÉGOIRE BÉDARD |

De 1945 à 1975, l’Occident a connu une croissance fulgurante. Les Trente Glorieuses sont devenues, dans l’imaginaire collectif, un âge d’or que bien des économistes et des politiciens voudraient recréer. Mais la croissance exponentielle peut-elle se perpétuer sans jamais rencontrer de limite physique ?

C’est la question qu’a posé le Club de Rome à des chercheurs du MIT en 1970. L’équipe de recherche pilotée par Donella et Dennis Meadows, composée de dynamiciens des systèmes, a ensuite compilé pendant deux ans toutes les données disponibles en termes, notamment, de population, de production de nourriture, de production industrielle, de ressources non renouvelables et de niveau relatif de pollution. Elle a créé un modèle informatique, appelé World3, constitué d’une structure dynamique de plus de 200 équations en interaction les unes avec les autres. Ce modèle simplifié du «monde réel» a permis d’observer les tendances comportementales du système en fonction de certains paramètres : les processus de croissance, les limites, le temps de réaction des humains (leur retard) et les processus d’érosion des limites. L’ordinateur a calculé les valeurs des variables pour chaque période de six mois comprises entre 1900 et 2100. L’équipe a ainsi produit 12 scénarios.

Est-il trop tard pour le développement durable ?

Le rapport Meadows, intitulé The Limits to Growth, démontra qu’il n’était pas possible d’exploiter indéfiniment les forêts, les champs et les mines, les océans, les rivières et les puits de pétrole tel que nous le faisions jusque là (Meadows et al., 2012). Non seulement la croissance industrielle ne pouvait durer dans un monde physiquement limité, mais la superposition de plusieurs courbes descendantes dans les scénarios produits (voir le graphique) était un clair avertissement : si elle dépassait ce que la Terre pouvait assumer en termes de régénération, la civilisation industrielle allait sérieusement coincer au XXIe siècle.

En 1992, une mise à jour des données a permis de constater que non seulement l’étude Meadows était encore actuelle et solide, mais elle anticipait un avenir très plausible et, en réalité, « d’une redoutable précision ». De plus, une information majeure s’ajoutait à ce second rapport, intitulé Beyond The Limits : « l’humanité avait déjà dépassé les limites de la capacité de charge de la planète », c’est-à-dire que l’empreinte écologique des humains sur la Terre était déjà trop lourde pour lui permettre de se régénérer. De fait, ceci écartait les scénarios les plus optimistes. Il était maintenant trop tard pour le développement durable (Mead, 2017).

Le néolibéralisme « fast and furious »

La métaphore de la voiture convient particulièrement bien à la situation. Si nous avions pris au sérieux les signaux de Limits to growth, nous aurions reconsidéré la croissance et l’exploitation des ressources de la planète et nous aurions mis la pédale douce sur le développement. Non seulement nous n’avons pas ralenti, mais nous avons même appuyé sur l’accélérateur dans les années 80 en amorçant une série de déréglementations facilitant les investissements et les exploitations. Après la chute du communisme, dans les années 90, le moteur enflammé de la mondialisation néolibérale, excessivement énergivore, a propulsé un train de vie très rapide et dangereux.

David Holmgren, cofondateur de la permaculture, explique qu’en termes énergétiques un certain apport « peut convenir à une masse importante qui se déplace lentement, ou à une masse réduite qui se déplace vite, mais pas à une masse importante qui se déplacerait vite. » Holmgren donne un exemple : les petits hors-bords sont rapides, mais pas les paquebots. Il faudrait au véhicule plus lourd et plus volumineux une surdose massive d’énergie pour être manœuvrable comme le petit. Il ajoute : « Un système dont l’approvisionnement énergétique augmente deviendra plus grand et plus rapide. Que l’énergie baisse, et le système se contractera, ralentira, ou les deux. » (Holmgren, 2014, p. 397) Disposant d’une quantité donnée d’énergie, la nature finit toujours par s’équilibrer entre taille et vitesse, car elle vit à l’intérieur de limites physiques.

Mais pas les humains.

Limits to growth

Le système capitaliste est aujourd’hui à la fois gigantesque et extrêmement rapide. D’une part, ce système est économiquement très peu résilient parce que nous avons considérablement réduit la marge de manoeuvre des États et leur capacité à absorber les crises cycliques du capitalisme. D’autre part, il est très précaire parce qu’il dépend de beaucoup d’énergie, celle procurée par les combustibles fossiles. Le système naturel s’épuise et le climat s’emballe depuis la fin du siècle dernier parce qu’il subit les externalités négatives du capitalisme. La tension entre le Système et la Terre n’a jamais été aussi grande.

Une mondialisation en rupture de stock

Nous connaissons une croissance exponentielle depuis 200 ans grâce à l’énergie fossile facilement accessible. Nous en sommes devenus dépendants et notre consommation de pétrole augmente à chaque année. Par conséquent, les réserves s’épuisent de plus en plus vite. Le pétrole à haut rendement énergétique, facile à extraire, devient de plus en plus rare.

Un bref regard autour de soi suffit pour évaluer rapidement ce qui disparaîtrait si le pétrole venait à manquer. Il y a d’abord la production industrielle qu’il alimente (le transport, l’industrie agro-alimentaire, la construction, l’entretien des infrastructures, etc.). Puis tout le commerce qu’il soutient (la mondialisation elle-même, l’alimentation, la livraison de produits étrangers, le tourisme, etc.). Puis les produits dérivés de la pétrochimie (le plastique et les composés synthétiques, les emballages, les pneus, l’asphalte, les pesticides, les engrais chimiques, la peinture, etc.). Les énergies renouvelables ne font pas le poids face au pétrole. II n’existe aucun substitut d’une densité énergétique si bon marché.

Comme le prix d’un produit est lié à son offre et à sa demande, théoriquement, le prix du baril de pétrole va augmenter en se raréfiant. Mais, au-delà du prix, un autre facteur devient déterminant : le taux de retour énergétique.

Casser ou faire fondre la pierre dans laquelle l’or noir est emprisonné n’est pas une mince affaire. Extraire le pétrole dilué dans la boue de l’Alberta ne l’est pas non plus. Cela requiert d’utiliser des machines immenses et très lourdes, de parcourir de longues distances et d’utiliser beaucoup d’eau chaude. Dans un cas comme dans l’autre, l’exploitation non conventionnelle est très énergivore. Le prix du pétrole doit nécessairement se maintenir à une certaine hauteur pour que les efforts soient payants à la fin du compte, mais encore faut-il qu’il y ait un certain rendement. Le taux de retour énergétique indique l’efficacité du processus de production. Plus le pétrole exige de l’énergie pour être extrait, plus ce taux est bas et moins ça vaut la peine de le faire. Sans compter la pollution irréversible des sols, de l’eau et de l’air, car il y a bien des gaz à effet de serre ainsi produits…

C’est pourquoi l’atteinte d’un pic a un grand impact dans cette histoire : après le pic, l’énergie est de plus en plus difficile à acquérir et il devient de plus en plus ardu de garder le rythme de croissance maintenu jusque-là. L’inaccessibilité du pétrole risque de créer une récession mondiale permanente. Dès lors, on ne parle plus de simple pic pétrolier, mais de crise énergétique globale (Rubin, 2012).

En fait, la descente énergétique ne survient pas toute seule, car la croissance exponentielle a entraîné beaucoup de choses dans son sillage. La descente est accompagnée par l’augmentation des coûts de production des éléments physiques qui soutiennent les activités biologiques et industrielles (terres fertiles, eau douce, bois, métaux, minerais). Et ces deux crises, ensemble, compromettent à leur tour le développement de la technologie : par exemple, certains métaux et alliages seront bientôt très difficiles à produire pour la fabrication des ordinateurs ou des panneaux solaires (Bihouix, 2014).

Cependant, l’accroissement démographique que nous avons connu est l’enjeu le plus lourd. Notre agriculture, notamment, décuplée par les énergies fossiles, a fait en sorte que nous sommes passés de 2,5 milliards d’individus en 1950 à plus de 7,6 milliards aujourd’hui. De plus, les populations sont totalement dépendantes du commerce et du transport alimentaires pour survivre. Le dicton qui affirme que nous sommes à trois repas du chaos n’a jamais été aussi juste.

La décroissance

Des besoins qui augmentent et des ressources qui diminuent ne font pas bon ménage. Non seulement le niveau de vie actuel ne peut être maintenu, mais il diminue déjà depuis des décennies. L’indice des prix à la consommation est en hausse depuis 1973 et grignote le pouvoir d’achat. Alors que la croissance moyenne du PIB du Canada variait entre 3% et 7% dans les années 60-70, elle est descendue sous les 2% depuis 2000 (Banque mondiale, 2016).

Il nous faudra bientôt composer avec un monde beaucoup plus sobre en énergie. Un monde plus petit, car la mondialisation n’est pas durable (Rubin, 2010). Elle ne l’a jamais été. La croissance, qui était une option pour éliminer la pauvreté et créer de la richesse, ne fonctionne tout simplement pas à long terme. Elle est une fuite en avant.

Les migrants sont souvent tenus responsables des problèmes, mais les migrations ne sont que des symptômes de maux bien plus profonds. La descente énergétique est incompatible avec les besoins grandissants des populations. Si la simple réduction de la croissance crée de l’insatisfaction, il importe de mesurer l’ampleur de ce que la décroissance causera. Cependant, la réduction de notre consommation, volontaire ou non, est un tabou que personne ne veut transgresser.

Des gens déçus et en colère s’attendent à du changement de la part de leur gouvernement et se soulèvent avec indignation. Cependant, les élections en Allemagne, en Autriche ou en Italie, le Brexit ou Donald Trump n’y changeront pas grand chose. La chute est toujours plus brutale quand on tombe de haut.

Fin de parcours

La voiture individuelle est le symbole le plus fort de la civilisation moderne. Comme la croissance, elle est associée au progrès, au confort, au succès, à la performance, à la réussite et à la qualité de vie. Mais que fera-t-on quand tout sera consommé et que la Terre ressemblera à un vaste exutoire ? On lancera une voiture vers Mars avec l’espoir de tout recommencer à neuf ?

Les trente glorieuses constituent un mythe tellement ancré dans notre esprit qu’il faut chercher vraiment fort pour imaginer d’autres modes de vie. Or, la réalité risque bien de nous rattraper. La catastrophe n’a jamais été une éventualité aussi réelle : en novembre 2017, plus de 15 000 scientifiques originaires de 184 pays ont signé un article collectif sur l’état catastrophique de la planète (Ripple, 2017). Nous entrons dans la période de transformation la plus profonde que nous ayons connue depuis les trois révolutions industrielles. Nous devons nous décider entre décroissance subie ou décroissance choisie (Bihouix, 2014, p. 113).

L’effondrement

L’avenir qui nous attend est, en toute probabilité, celui de l’effondrement de la civilisation thermo-industrielle, effondrement que les chercheurs du MIT définissent comme « un déclin non contrôlé de la population et du bien-être humain » (Meadows et al., 2012, p. 15). Yves Cochet, ancien ministre français de l’environnement, définit quant à lui l’effondrement comme « un processus à l’issue duquel les besoins de base (eau, alimentation, logement, habillement, énergie, mobilité, sécurité) ne sont plus fournis à une majorité de la population par des services encadrés par la loi. » (Cochet, 2011)

À cause de la nature exponentielle de la croissance, l’effondrement peut survenir n’importe quand, de façon imprévisible et brutale. Cochet pense que « la période 2020-2050 sera la plus bouleversante qu’aura jamais vécue l’humanité en si peu de temps. » Il estime que cette période se composera de trois étapes successives : la fin du de la civilisation industrielle telle que nous la connaissons, le début d’une renaissance et, entre les deux, un intervalle de survie d’une dizaine d’années. Selon Cochet, l’effondrement est « possible dès 2020, probable en 2025, certain vers 2030. » (Cochet, 2017).

Dans le prochain article, nous verrons comment il est possible d’amorcer dès maintenant la transition vers un monde post-carbone, sobre en énergie et durable. Ce n’est pas une mince tâche, mais il est en effet possible de l’entreprendre, individuellement et collectivement, de façon relativement sereine, résiliente et même… joyeuse! Car l’espoir est peut-être la meilleure source d’énergie qu’il nous reste. ■

 

Banque mondiale. (2016), Croissance du PIB (% annuel) – Canada. Repéré à https://donnees.banquemondiale.org/indicateur/NY.GDP.MKTP.KD.ZG?locations=CA.

Bihouix, P. (2014). L’âge des low techs, Paris : Seuil.

Cochet, Y. (2011). L’effondrement, catabolique ou catastrophique ? Séminaire du 27 mai 2011, Paris : institut Momentum. Repéré à http://www.institutmomentum.org/wp-content/uploads/2013/11/L’effondrement-catabolique-ou-catastrophique.pdf

Cochet, Y. (2017, 23 août). De la fin d’un monde à la renaissance en 2050. Libération. Repéré à http://www.liberation.fr/debats/2017/08/23/de-la-fin-d-un-monde-a-la-renaissance-en-2050_1591503

Holmgren, D. (2014). Permaculture, Paris : Éditions Rue de l’Échiquier

Mead, H. (2017). Trop tard, la fin d’un monde et le début d’un nouveau. Montréal : Écosociété

Meadows, D. Meadows, D. et Rander, J. (2012). Les Limites à la croissance (dans un monde fini), Paris : Éditions Rue de l’Échiquier

Ripple, W. J., Wolf, C., Newsome T. M. et al. (2017, 1er décembre). World Scientists’ Warning to Humanity: A Second Notice.  BioScience, Volume 67, Numéro 12, Pages 1026–1028. Repéré à https://doi.org/10.1093/biosci/bix125

Rubin, J. (2010). Demain un tout petit monde ; Comment le pétrole entraînera la fin de la mondialisation. Montréal : Hurtubise.

Rubin, J. (2012). La fin de la croissance. Montréal : Hurtubise.

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