Pratiquer notre compétence à enseigner

par JORDAN RAYMOND-ROBIDOUX |

Dans ce dernier article de la série, je présenterai les huitième et neuvième principes retenus par Daniel T. Willingham dans Pourquoi les enfants n’aiment pas l’école (1) J’expliquerai donc pourquoi il vaut mieux ne pas féliciter les élèves pour leur intelligence et comment pratiquer nous-mêmes notre compétence à enseigner. 

Principe 8 : encourager l’effort

Bien qu’il soit vrai que les élèves n’arrivent pas également préparés pour nos cours et bien que l’intelligence de chacun soit influencée par des éléments génétiques impossibles à modifier, l’effort est de loin le facteur le plus important de la réussite scolaire. Ainsi, tous les élèves ont le potentiel de réussir leurs cours s’ils travaillent fort. Évidemment, il faut encourager les élèves à voir les choses ainsi : personne n’est motivé à faire des efforts s’il ne croit pas qu’ils puissent être récompensés.

Comme l’intelligence est généralement considérée comme une aptitude fixe, que l’on possède ou non à la naissance, il faut éviter de féliciter les élèves sur cette base, en leur disant, par exemple, qu’ils sont « très brillants ». Mieux vaut le faire en soulignant explicitement leurs efforts, sur lesquels ils ont du pouvoir. Il faut cependant éviter les éloges non mérités, qui sont contre-productifs en plus de faire perdre de la crédibilité à l’enseignant.

Il ne faut pas non plus entretenir les élèves dans l’illusion : les élèves réussissant le mieux sont ceux qui font des efforts soutenus depuis longtemps. L’enseignant doit montrer aux élèves éprouvant des difficultés qu’il est persuadé qu’ils peuvent réussir, mais ne doit pas laisser entendre que ce sera facile ou que les résultats seront radicaux et immédiats. Notamment, il ne qualifiera pas un travail moyen comme étant excellent, même si l’élève s’est amélioré : cela envoie le message que c’est excellent pour un élève faible comme lui.

Valoriser l’échec

Pour s’améliorer, chacun doit relever des défis et résoudre des problèmes juste assez difficiles (premier principe); ce faisant, des échecs sont inévitables. Il faut donc créer un environnement où l’échec, sans être le but recherché, est considéré comme une preuve que l’élève est en apprentissage plutôt que comme quelque chose dont il doit avoir honte. L’enseignant devrait adopter l’attitude suivante : lorsqu’il fait une erreur, il le reconnaît et il montre qu’il en tire une leçon.

Expliquer la nature de l’étude

On ne peut présumer que les élèves ayant plus de difficultés savent bien comment étudier; il faut donc le clarifier pour eux. Donner quelques trucs de base et indiquer le temps d’étude à prévoir pour un examen peut déjà les aider.

Principe 9 : pratiquer son enseignement

Les huit premiers principes s’intéressent principalement aux élèves, mais il ne faut pas oublier qu’enseigner est aussi une compétence cognitive. Il faut donc se pratiquer non seulement pour s’améliorer, mais aussi pour éventuellement développer et maintenir son expertise.

Rappelons que, pour développer des compétences, il faut sortir de sa zone de confort. La recherche indique que, durant les cinq premières années, la compétence d’un enseignant augmente drastiquement, mais qu’elle stagne par la suite. Cela s’explique par le fait qu’après ce temps, l’enseignant maîtrise l’essentiel de son métier. Pour continuer à s’améliorer, l’accomplir ne suffit plus; il doit s’imposer un entraînement.

S’engager à pratiquer son enseignement de la sorte exige plus de temps : l’enseignant s’impose du travail qui s’ajoute à la préparation et à la correction habituelle. Puisqu’il se force à réfléchir, il est moins souvent sur le « pilote automatique », ce qui rend aussi le travail plus exigeant. Mais en vertu du premier principe, tout cela peut être réellement agréable s’il organise son horaire de manière à ne pas avoir l’impression d’être incapable d’accomplir la tâche.

Se filmer

Willingham suggère de trouver un collègue avec lequel l’enseignant devient « partenaire d’entraînement » (idéalement une personne qui donne les mêmes cours que lui). L’un commente le travail de l’autre, et vice versa. Il va sans dire que la relation doit reposer sur la confiance et le respect mutuel.

Ensuite, les séances sont filmées. Idéalement, la caméra est placée de manière à capturer l’ensemble du groupe, et pas seulement l’enseignant. Ce dernier regarde ensuite la vidéo seul, sans son collègue. Il prend des notes, mais ne critique rien; il se limite à décrire ce qui l’étonne.

Quand il se sent à l’aise, il visionne les vidéos avec son collègue. Chacun devrait indiquer l’aspect précis de son enseignement sur lequel il veut que l’autre lui fasse des commentaires, comme sa gestion de classe ou l’efficacité d’un exercice. Il faut respecter ces balises, même si un commentaire pourrait être fait sur un autre aspect de la séance. Les commentaires devraient être pour la plupart positifs, et quelques-uns seulement devraient être critiques. Ils devraient aussi être concrets et cibler des comportements, pas des intentions ou des attitudes que l’on présume être à l’œuvre. Enfin, le partenaire se limite à décrire ce qu’il voit et ne propose des solutions que si l’autre enseignant le demande explicitement.

En planifiant une séance ultérieure, l’enseignant cherche à corriger un problème ayant été identifié et se filme à nouveau; il pourra ainsi évaluer l’efficacité de la solution retenue.

Des outils plus accessibles

Willingham reconnaît que cette méthode exige beaucoup de temps et d’efforts, et propose donc quelques autres moyens plus simples de pratiquer son enseignement. Tenir un journal et écrire chaque jour ce qui a bien été et moins bien été en est un, et former un groupe de discussion pédagogique avec d’autres enseignants en est un autre. Il suggère aussi à l’enseignant d’aller observer des jeunes de l’âge de ses élèves dans leur « milieu naturel », par exemple dans les centres commerciaux ou les pubs. Cela ne fonctionne pas si ce sont ses propres élèves. En observant comment ils discutent et interagissent entre eux, il comprend mieux leurs intérêts et leur manière de penser.

Synthèse des neuf principes

Au cours de cette série de quatre articles, j’ai présenté les neuf principes que les sciences cognitives nous offrent pour améliorer notre enseignement. En guise de conclusion, je propose de résumer les éléments les plus importants à retenir.

D’abord, il faut structurer les séances de cours en considérant la matière à apprendre comme une réponse et prévoir le temps nécessaire pour expliquer l’importance des questions qui nous y amènent (principe 1). Il faut aussi nous assurer que les élèves mémorisent les informations avant de pouvoir leur demander d’exercer des compétences (principe 2) et prévoir nos activités en nous assurant que les élèves réfléchiront à ce que nous voulons qu’ils apprennent en le faisant plutôt que des tâches superficielles (principe 3).

Notre enseignement doit aussi mettre explicitement l’accent sur la connaissance profonde tout en reconnaissant qu’elle se construit sur la base de la connaissance superficielle (principe 4) et il faut faire pratiquer à répétition, fréquemment, mais pas trop longuement, les bases qui doivent être connues sur le bout des doigts (principe 5).

Nous devons être réalistes et attendre que nos élèves comprennent la matière sans pour autant l’appliquer de façon créative comme les experts le font (principe 6) et moduler notre enseignement en fonction de ce qui doit être appris, et non en fonction des styles d’apprentissage (principe 7).

Finalement, il faut présenter le succès et l’échec scolaires comme découlant de l’effort plutôt que de l’intelligence (principe 8) et reconnaître qu’après cinq ans de métier, enseigner ne suffit plus à développer notre compétence; nous devons nous imposer des tâches supplémentaires pour sortir de notre zone de confort (principe 9).

Il n’est pas toujours facile de savoir comment investir notre temps le plus efficacement possible pour aider nos étudiants, mais ces principes appuyés par la recherche peuvent réellement nous aider. Au plaisir de discuter pédagogie avec vous! ■

Voir aussi dans le série «Les sciences cognitives en classe»

Comment les humains apprennent-ils ? | Comprendre et mettre en pratique | Poser les bonnes questions | Pratiquer notre compétence à enseigner