Poser les bonnes questions

par JORDAN RAYMOND-ROBIDOUX |

Comment amener les élèves à penser comme des experts? Comment adapter son enseignement aux différents types d’apprenants? Les principes six et sept présentés par Daniel T. Willingham dans Pourquoi les enfants n’aiment pas l’école! (1) répondent à ces questions… en montrant qu’elles sont mal posées.

Principe 6 : les experts pensent autrement

Quelle est la différence entre Sidney Crosby et un jeune de douze ans qui joue au hockey? On pourrait croire que les deux font essentiellement la même chose, mais que Crosby le fait mieux : son coup de patin est plus rapide, ses passes sont plus habiles, ses lancers, plus précis, etc. Ce n’est pas faux, mais cela cache une réalité importante : l’expert ne fait pas seulement la même chose que l’amateur en mieux; il fait autre chose. Le jeune joueur voit ses coéquipiers, la rondelle qui se déplace et les joueurs adverses; le joueur de la LNH voit des jeux. Autrement dit, les experts développent un sixième sens que les amateurs ne possèdent tout simplement pas.

Pour cette raison, tenter d’enseigner aux élèves débutants à « penser comme des experts » est voué à l’échec. Même les finissants sont encore largement incapables d’y arriver : en moyenne, il faut 10 ans de pratique pour y parvenir. L’expert a non seulement mémorisé une grande quantité d’information sur son domaine, mais il l’organise différemment : plutôt que de le faire en fonction de sa structure superficielle, il le fait en fonction de sa structure profonde. À titre d’exemple, un joueur d’échecs amateur mémorise l’emplacement des pièces sur l’échiquier en fonction de l’endroit qu’elles occupent (en haut à gauche); l’expert le fait plutôt en fonction des interactions entre elles (le cavalier menace le pion).

Prêts à comprendre, pas à créer

En préparant ses séances de cours, il peut être utile de distinguer comprendre une connaissance et créer une connaissance. Les experts sont en mesure de créer des connaissances : ils s’attardent aux subtilités importantes d’une situation de manière à appliquer intelligemment leur savoir pour expliquer ou résoudre le problème auquel ils font face. Ce genre de flexibilité n’est pas encore à la portée de l’élève, même finissant; l’application de son savoir aux situations sera plus mécanique, puisqu’il n’a pas encore développé ce sixième sens.

Cela ne veut pas dire qu’il faut délaisser les exercices demandant aux élèves d’accomplir les tâches d’un expert, mais si cela peut stimuler la motivation, ce n’est pas un moyen efficace de développer l’expertise. Pour y parvenir, il n’y a pas de raccourcis : il faut mémoriser et pratiquer (principes deux et cinq).

Principe 7 : on apprend tous de la même manière

Il y a de fortes chances que vous ayez déjà entendu parler des styles d’apprentissage. Parmi les dizaines qui existent, la théorie la plus répandue est celle qui classe les gens comme étant visuels, auditifs ou kinesthésiques. Willingham souligne que considérer ces styles pour moduler l’enseignement est essentiellement inutile. Il fait le même constat à propos des types d’intelligence (musicale, émotionnelle, logique, etc.)

Ceci étant dit, les élèves sont évidemment différents les uns des autres. Certains sont meilleurs en mathématiques, d’autres en littérature. On doit donc considérer chacun des élèves comme un individu à part entière : on n’explique pas une notion à un élève peinant à passer le cours de la même manière qu’à un élève qui obtient toujours des notes dans les 90 %. Ces ajustements sont faits selon notre jugement professionnel.

Même si certains ont effectivement une meilleure mémoire visuelle, auditive ou kinesthésique que d’autres, l’apprentissage que l’on fait en classe se concentre généralement sur la signification, qui ne repose pas particulièrement sur l’un ou l’autre des sens. Mémoriser une liste de mots, par exemple, ne revient pas à mémoriser une liste d’images ou de sons, mais plutôt de concepts. La recherche montre que les présenter en respectant ou non le style d’apprentissage n’a pas d’impact. Le temps nécessaire pour déterminer, puis considérer le style d’apprentissage de chacun serait donc mieux investi ailleurs.

Matière et rythme

Mieux vaut chercher à présenter la matière de la manière qui lui sied le mieux : des images si on veut enseigner un style architectural ou des tempêtes d’idées pour travailler la créativité, par exemple. Comme on l’a souligné en présentant le quatrième principe, multiplier les exemples concrets est essentiel, et varier leur présentation est valable si cela convient à ce qui doit être appris. Passer d’un type d’activité à l’autre aide aussi à capter l’attention des élèves, ce qui leur permet de mieux se concentrer, et ce, peu importe le style d’apprentissage de chacun.

Devrait-on encourager l’idée que chacun est intelligent à sa manière? Le prochain article expliquera pourquoi féliciter ses élèves pour leur intelligence est une mauvaise idée. Il sera aussi question du neuvième et dernier principe : l’enseignement aussi, ça se pratique. ■

 

Voir aussi : Comment les humains apprennent-ils ?  · Comprendre et mettre en pratique · Poser les bonnes questions · Pratiquer notre compétence à enseigner