Le pédagogue stoïcien

par DOMINIC FONTAINE-LASNIER | 

Il y a de ces évidences qu’on oublie parfois, et qu’il est bon de se rappeler. En voici une que j’aimerais porter à votre attention : la réussite scolaire ne dépend pas entièrement du professeur.

C’est élémentaire, j’en conviens. Et pourtant! Les discours voulant nous faire croire que les professeurs ont un pouvoir presque infini sur la réussite scolaire sont nombreux et contredisent quotidiennement cette évidence. C’est le cas, par exemple, quand on propose aux enseignants des « cibles de réussite » pour chacun des programmes. On leur laisse ainsi entendre qu’il est possible, par toutes sortes de moyens et d’initiatives qui dépendent d’eux, d’augmenter la réussite scolaire, qu’il suffit d’y mettre du travail et de la volonté. Et nous voilà engagés dans une panoplie de projets d’aide à la réussite, déployant une énergie souvent digne des superhéros – que nous ne sommes pas…

Ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Notre culture en est remplie. C’est la culture de la réussite scolaire. Évidemment, la réussite est un objectif tout à fait louable, un idéal stimulant, qui doit guider nos actions, mais il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’un idéal, et que seule la réalité existe : la réalité de la réussite partielle, imparfaite, mêlée à l’échec. Car les professeurs, aussi dévoués soient-ils, ne seront jamais assez bons, jamais à la hauteur de cet idéal. C’est d’ailleurs l’un des paradoxes de la culture de la réussite scolaire : en essayant de stimuler les enseignants à consacrer le meilleur d’eux-mêmes aux étudiants et à leur apprentissage, cette culture engendre aussi une pression qui finit par leur être toxique; de fait, parmi les professeurs, plusieurs se sentent découragés, quelques-uns, même, tombent malades et presque tous finissent par développer un certain pessimisme (en pensant, par exemple, que les étudiants ne sont pas assez bons, que le système d’éducation est mal fait, que la société ne valorise pas suffisamment les études, etc.).

La philosophie stoïcienne comme rempart à la pression

Il n’y a pas de solution miracle. Mais l’un des recours dont nous disposons pour améliorer cette situation, c’est de modifier notre manière de la considérer. Nous devons, en effet, trouver une façon de rétablir dans de justes limites les attentes que nous entretenons par rapport à la réussite scolaire de nos étudiants. La philosophie stoïcienne – qui s’est élaborée à Athènes au 3e siècle avant J.-C. – peut nous aider à réaliser ce changement de vision, car elle repose précisément sur l’idée que « ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, ce sont les jugements qu’ils portent sur les choses. »

Pour parvenir à modifier notre façon de voir notre rôle et notre situation, les stoïciens nous conseilleraient d’abord de les examiner en cherchant à distinguer ce qui dépend vraiment de nous (nos idées, nos initiatives, nos réactions, etc.) et ce qui n’en dépend pas (les événements extérieurs, les autres, tout ce qui échappe à notre volonté). Tout l’art de vivre stoïcien repose en effet sur cette distinction, sans laquelle nous risquons de chercher à contrôler des choses incontrôlables ou à éviter des maux inévitables, ce qui ne peut que décevoir nos attentes.

La question que nous devons donc nous poser à propos du rôle de l’enseignant dans la réussite scolaire est la suivante : qu’est-ce qui dépend du professeur là-dedans?

De façon générale, les données probantes de la recherche en éducation peuvent nous aider, aujourd’hui, à répondre à cette question et confirment, pour l’essentiel, ce que nous savions déjà intuitivement : certaines choses dépendent effectivement du professeur dans la réussite scolaire (la clarté des explications, la gestion de classe, la rétroaction individualisée, etc.), mais il est évident qu’une part lui échappe et lui échappera toujours. Plusieurs facteurs de réussite nous renvoient en dehors des murs de l’école, à l’extérieur de la zone d’influence des intervenants du milieu scolaire, par exemple dans le milieu socioéconomique de l’étudiant, la qualité de ses relations familiales, amicales, etc. Ces « facteurs exogènes » sont loin d’être négligeables, puisqu’ils sont souvent à l’origine de la motivation de l’étudiant pour ses études, l’un des facteurs les plus influents de la réussite scolaire.

Dans une perspective stoïcienne, les enseignants accepteraient ces impondérables tout en essayant de se préoccuper essentiellement de ce qui dépend d’eux, de ce qu’ils peuvent contrôler. Cependant, c’est beaucoup plus facile à dire qu’à faire, car la culture de la réussite scolaire est aussi persistante qu’un acouphène qui nous résonne continuellement dans la tête. Il y a donc toujours de la pression. Que faire?

Réponse : s’entraîner! En effet, les philosophes stoïciens recommandaient à leurs adeptes la pratique d’exercices spirituels pour arriver à modifier leur point de vue et leur mode de vie, malgré la résistance et les contextes défavorables. Je termine donc en vous en proposant trois qui, selon moi, s’appliquent bien à la situation qui est la nôtre :

1) Dépersonnaliser

Parce qu’il se trouve devant une classe, le professeur a tendance à penser que toutes les réactions de ses élèves le concernent personnellement. Pour éviter de déprimer, il faut absolument dépersonnaliser cette situation : les étudiants qui n’écoutent pas, qui baîllent ou qui chuchotent ne le font généralement pas contre le professeur. Ce serait lui accorder beaucoup trop d’importance. En réalité, la personne du professeur – et même son cours – n’est qu’une infime part de ce à quoi les étudiants pensent chaque semaine. Et c’est aussi valable dans les cas de plagiat. Le professeur se sent parfois directement piqué par le plagiat d’un étudiant, parce qu’il l’avait averti en classe de ne pas s’y adonner et que l’étudiant l’a fait quand même, comme pour le tester… Pourtant, l’étudiant qui plagie une oeuvre ne pense plus à son professeur depuis longtemps; il le fait surtout parce qu’il se sent démuni, sans autre moyen, fatigué, etc. Il ne sait plus lui-même comment réagir à la pression qu’il ressent dans sa vie et finit par opter pour cette solution. Le professeur n’est pas au centre de la vie de ses étudiants, nous diraient les stoïciens, comme l’individu, d’ailleurs, n’est pas au centre du cosmos.

2) Anticiper

Il faut se préparer, se dire à l’avance, avant d’entrer dans une classe, qu’il y aura des étudiants qui bâilleront, qui texteront, qui chuchoteront, qui s’absenteront à la pause et qui ne reviendront pas, qui demanderont, le cours d’après, s’ils ont manqué quelque chose d’important, etc. Tout cela arrivera, même si le cours est excellent. L’étudiant est préoccupé par toutes sortes de choses autres que son cours : ses amis, sa copine ou son copain, ses parents, son patron, sa vie, ses doutes, etc. C’est assez pour attirer son attention ailleurs à quelques reprises durant le cours et, selon l’intensité des préoccupations, pour le faire échouer à un cours. C’est la vie. Malgré l’empathie ressentie, cela fait partie des choses que le professeur ne contrôle pas. Il doit anticiper que cela va arriver, et le fait de l’avoir anticipé peut l’aider à mieux y réagir : avec plus de patience ou même avec plus de fermeté. En tout cas, il pourra réagir en étant moins troublé.

3) Reconnaître le bien

Pour changer l’idée que le professeur se fait des choses, il doit parfois modifier le langage dans lequel il les formule. Par exemple, au lieu de dire : « mes étudiants sont moins bons qu’avant » (ce qui déprécie le présent), il pourrait dire : « j’enseigne aujourd’hui à des étudiants qui, grâce aux services adaptés, ne se seraient jamais rendus au cégep il y a 10 ou 15 ans, et qui ont donc aujourd’hui beaucoup plus d’occasions de s’enrichir culturellement et personnellement, en plus d’avoir plus de choix de carrières devant eux! » Il pourrait aussi dire quelque chose de plus simple, comme « j’ai toujours eu de bons et de moins bons étudiants » (faisant ici référence à ce que le sociologue Guy Rocher nous avait dit à la salle Georges-Dor lors de sa conférence pour le 40e anniversaire des cégeps en 2008). Les stoïciens nous rappelleraient donc de ne jamais négliger ce qui va bien dans nos cours, car c’est en partie de cette façon-là que nous arriverons à développer l’art de résister à la pression qui nous empêche d’être heureux dans notre rôle d’enseignant. ■