L’organisation

par GRÉGOIRE BÉDARD | 

Le système éducatif finlandais est à contre-courant de toutes les réformes réalisées ailleurs dans le monde ces dernières années. Il échappe à la marchandisation de l’éducation et est l’une des fiertés de la nation. Ce système a aussi fait l’objet de nombreuses études et ouvrages dont on peut tirer des conclusions fort intéressantes. Observons ces Lumières du Nord dans un troisième article d’une série de quatre.

Nous avons vu que le système éducatif finlandais offre une formation unique de neuf ans où est dispensé un enseignement de qualité, donné par des maîtres hautement qualifiés. L’être humain est au centre de l’apprentissage comme de l’enseignement. L’égalité des chances est une valeur centrale qui oriente toute la politique scolaire.

une affaire d’État 

En Finlande, l’éducation est considérée comme un droit fondamental par l’État. C’est la raison pour laquelle, de la petite école à l’université, la scolarité est gratuite. Dans ce petit pays nordique dépourvu de grandes ressources primaires, le « développement des cerveaux » est un investissement national sur lequel on mise beaucoup. Dans son plan stratégique Europe 2020, le programme national finlandais produit par le ministère des finances au printemps 2013, on peut lire que « l’objectif du gouvernement est de faire de la Finlande la nation la plus compétente au monde d’ici 2020 ».

Si la réforme éducative finlandaise est en évolution continue depuis plus de quarante ans, c’est que l’établissement de l’éducation comme priorité nationale ne date pas d’hier. On parle même de leadership durable à cet égard : c’est parce que l’éducation se situe au-delà des idéologies partisanes que cette réforme a survécu au passage des différents gouvernements au fil des décennies.

Aujourd’hui, l’essence du système éducatif finlandais repose sur un curriculum national centralisé. L’organisation de la formation est régie par des lois et des décrets ainsi que par le Plan national d’enseignement (PNE) formulé par le ministère finlandais de l’Éducation et de la Culture.

Dans la foulée des grandes réformes éducatives des années 1970, la Finlande a aboli, en principe, les écoles privées. Dans un article de l’Actualité publié en avril 2014, Pasi Salhberg défend cette politique : « Si vous permettez l’existence de l’école privée, vous ne pouvez garantir l’égalité des chances, principe qui tient à cœur aux Finlandais et qui sous-tend tout notre système d’éducation ». École de quartier ou école privée, chacune est soumise aux règles du ministère et doit assurer la même qualité d’enseignement.

La Finlande compte environ 80 écoles privées, dont le quart sont établies dans la capitale, Helsinki. Les écoles fondamentales privées constituaient en 2015 seulement 2,6 % du réseau. Celles qui existaient avant 1998 sont entièrement subventionnées par l’État, les autres le sont à 90 %. Certaines suivent une philosophie pédagogique particulière (Montessori ou Steiner, par exemple) tandis que d’autres ont des orientations spécifiques (école anglaise ou juive, par exemple). Le lycée général privé, pour sa part, ne compte que pour environ 8 % de l’ensemble des 422 établissements.

Le système éducatif finlandais s’articule donc autour d’un curriculum national centralisé. Cependant, tout comme la santé et les services sociaux, la responsabilité de la prestation de l’enseignement relève entièrement des municipalités (les communes). Ceci vaut du secteur préscolaire jusqu’au lycée. Seules les universités ne sont pas de juridiction municipale. Ce sont donc les municipalités qui voient au prélèvement des taxes scolaires, et ce sont elles qui voient aussi à la construction des établissements, à leur entretien et à leur restauration. Elles sont aussi responsables de l’embauche et de la gestion du personnel. Dans certaines municipalités, cependant, l’embauche des enseignants est déléguée entièrement aux écoles et aux lycées. Mais chaque école, qu’elle soit fondamentale ou supérieure, publique ou privée, est sous la juridiction des municipalités et est soumise aux mêmes cadres de programmes ministériels.

Paul Robert, dans un ouvrage sur l’école finlandaise rédigé après deux séjours dans ce pays nordique, rapporte les propos de la directrice de l’école de Vartiokylä pour qui « le fait d’avoir la main sur le recrutement des enseignants est un élément déterminant pour la mise en œuvre de la politique de l’établissement. » En effet, si le ministère impose les grandes lignes du contenu des cours et voit à la répartition horaire des matières, chaque école établit cependant son propre plan d’enseignement. Les professeurs, qui jouissent de la reconnaissance de leurs compétences et d’une large autonomie professionnelle, participent activement au plan éducatif de leur institution.

Mais les enseignants ne font pas que participer aux comités. En Finlande, écrit Pasi Sahlberg dans Finnish Lessons 2.0, les directeurs doivent sans exception être qualifiés pour enseigner dans leur propre école et doivent posséder un fort bagage comme enseignant. Ils doivent avoir complété avec succès leur formation universitaire en administration et doivent faire preuve de compétences en terme de leadership. Pasi Sahlberg précise qu’ « un pdg d’entreprise ou un chef militaire à la retraite qui n’aurait pas ces prérequis ne serait pas qualifié pour diriger une école en Finlande ». Bref, les directeurs sont d’anciens enseignants. Il n’est pas rare qu’un directeur ait encore sous sa responsabilité un groupe d’élèves auquel il enseigne.

L’évaluation du système

L’évaluation constante du système éducatif finlandais et sa transformation à travers des politiques conséquentes sont des éléments clés de sa vigueur et de son actualité. Le Centre finlandais d’évaluation de l’éducation (FINEEC), mis sur pied en 2014, est une agence indépendante créée par le gouvernement. Elle a pour responsabilité d’évaluer le système éducatif, de la petite enfance jusqu’à l’enseignement supérieur.

La création du FINEEC est une réponse au processus de Bologne qui, à partir de 1998, visait à rapprocher et à harmoniser les systèmes d’enseignement supérieurs européens. Le processus de Bologne regroupe aujourd’hui 47 États. Il cherche, depuis 2007, à mettre en place une politique d’assurance qualité de l’éducation dans toute l’Europe.

Le FINEEC mène donc des audits dans les institutions d’enseignement finlandaises. Au regard de certains critères, il leur attribue un label de qualité valide pour 6 ans. Les institutions d’enseignement ne reçoivent ni récompense ni pénalité financières après un audit. En principe, elles ne sont pas non plus sujettes à un palmarès de classement. Le FINEEC évalue les plans de développement des institutions et les résultats obtenus au regard des objectifs qu’elles s’étaient fixés. Il note si l’atteinte des cibles est manquante, émergente, en développement ou bien établie. Ces évaluations par une agence indépendante vise à faciliter la prise de décision quant au renouvellement régulier du curriculum et des pratiques.

Les établissements mettent en place une autoévaluation et préparent le matériel de l’audit. Mais cette culture de l’évaluation du système était ancrée en Finlande bien avant que ne soit créé le FINEEC. Paul Robert signale que les domaines pris en compte par les institutions sont vastes : « outre les résultats aux examens, tous les aspects pédagogiques, relationnels et matériels de la vie du lycée sont passés en revue dans des questionnaires qui sont accessibles sur le réseau de l’établissement. » On interroge les usagers sur les relations entre les élèves, l’offre pédagogique, la qualité de l’éducation, les relations professeurs-élèves, les conseils reçus, les activités, les locaux, la cafétéria, l’atmosphère générale et l’opinion globale à l’égard du lycée. Tous ces éléments sont éventuellement étudiés par les experts du FINEEC qui visitent également les établissements. Leurs conclusions sont ensuite livrées dans un rapport rendu public.

Cette culture de l’autoévaluation est présente partout. Autant l’élève peut être amené en classe à poser un regard sur son propre apprentissage, autant l’enseignant prend une distance critique par rapport à ses propres approches pédagogiques, et autant l’institution scolaire elle-même s’observe et tire ses propres conclusions.

Paul Robert conclut : « À tous les niveaux, l’évaluation est un puissant outil de progrès pour une école qui se veut toujours en mouvement, dans un processus de progrès continu. Basé sur le partage de l’information et l’autorégulation, sans aucune volonté de classer ou de stigmatiser, ce mode de pilotage s’avère très efficace. […] Il permet de responsabiliser tous les acteurs à qui il revient d’opérer les ajustements nécessaires. Il donne ainsi à chacun le sentiment de participer à une œuvre collective sans rien céder de sa liberté individuelle. »

Le système éducatif de la Finlande n’est évidemment pas parfait. Dans le prochain article, nous tenterons d’en tirer quelques conclusions et de voir comment ces Lumières du Nord pourraient éclairer notre approche de l’éducation au Québec. ■