L’enseignement

par GRÉGOIRE BÉDARD | 

Le système éducatif finlandais est à contre-courant de toutes les réformes réalisées ailleurs dans le monde ces dernières années. Il échappe à la marchandisation de l’éducation et est l’une des fiertés de la nation. Ce système a aussi fait l’objet de nombreuses études et de nombreux ouvrages dont on peut tirer des conclusions fort intéressantes. Observons ces Lumières du Nord dans un deuxième article d’une série de quatre.

Les résultats de la Finlande aux éditions 2000 et 2003 dans le cadre du Program for International Student Assessment (PISA) ont montré que les élèves avaient non seulement performé dans les catégories étudiées (lecture, sciences, maths et résolution de problèmes), mais que le pays avait connu d’autres réussites importantes : réduction de l’échec scolaire, lutte contre les déterminismes socio-économiques, conciliation entre autonomie et équité, et meilleure réussite sans plus de dépenses. Or, il s’avère que la formation des enseignants occupe une place centrale dans cette situation.

Des experts

Pasi Sahlberg a travaillé d’abord comme enseignant, puis comme chercheur et consultant en Finlande. Professeur invité à Harvard, il est aussi l’auteur de nombreux travaux sur l’éducation. Dans une entrevue au magazine Books en 2012, il raconte : « À la fin des années 1970, nous avons décidé d’élever le niveau de qualification des enseignants, de transférer toutes les formations au professorat à l’université et d’en faire un métier fondé sur la recherche en sciences de l’éducation, pour favoriser l’autonomie dans la manière de travailler. » Deux conséquences en sont apparues. D’une part, le savoir et les compétences professionnels des enseignants se sont considérablement accrus. D’autre part, cette expertise a entraîné une forte reconnaissance sociale et la profession est devenue très prestigieuse. En effet, en sortant de l’université, les enseignants sont considérés comme des professionnels de la même façon qu’un médecin, un dentiste ou un ingénieur. Une étude réalisée en 2004 révèle que le métier d’enseignant est l’une des professions les plus admirées en Finlande; elle passe devant les médecins, les architectes et les avocats. Sahlberg souligne que la mission morale des enseignants, leur travail au sein de la société et leur autonomie professionnelle pour planifier, enseigner, diagnostiquer, exécuter et évaluer sont autant de facteurs attractifs auprès des jeunes candidats, bien au-delà du salaire moyen qu’ils recevront. Les enseignants finlandais sont hautement qualifiés et leur compétence n’est remise en doute par personne.

En Finlande, les candidats aux études en enseignement sont strictement sélectionnés. Chaque année, seulement 10 % des candidats sont acceptés au programme menant à l’enseignement primaire (en 2014, 8400 candidats ont postulé pour une des 800 places disponibles). Outre leurs résultats scolaires, les candidats doivent préférablement avoir une expérience de classe en tant qu’assistant dans une école ou un collège avant de poser leur candidature. Si leur dossier est retenu, ils sont ensuite soumis à divers tests et à une entrevue individuelle lors de laquelle ils doivent présenter leurs aptitudes (créativité, planification, travail d’équipe) et motiver leur choix de carrière. Le parcours universitaire est tout aussi exigeant que le processus d’admission. Les enseignants poursuivent des études universitaires qui durent de cinq à huit ans. Sur les quelque 4 200 heures de cours qu’ils suivent, 1 400 sont consacrées à la pédagogie, soit le tiers de leur formation. Seuls les titulaires d’une maîtrise (ayant soutenu une thèse) peuvent enseigner, qu’elle soit obtenue en sciences de l’éducation ou dans une matière spécialisée. Enfin, au terme de leurs études, les futurs enseignants doivent consacrer une année entière à la pratique dans une école. Une fois leurs formations scolaire et pédagogique terminées, ils sont en probation sous contrat pendant un an ou deux. Ensuite seulement, les enseignants jouissent d’une très grande liberté dans l’exercice de leurs fonctions et leur autonomie leur permet un grand degré d’initiative. Ils participent notamment à la formation de leurs collègues et aux consultations sur la formation des programmes. 

Dans son ouvrage Finnish Lessons 2.0 (Leçons finlandaises 2.0, non traduit), Salhberg insiste sur le fait que « les enseignants doivent posséder une profonde connaissance des avancées les plus récentes dans le domaine où ils enseignent. De plus, ils doivent être familiers avec la recherche portant sur la façon dont les choses peuvent être enseignées et apprises. Dans l’exercice de leur métier, ils doivent adopter une attitude orientée vers la recherche. Cela signifie qu’ils doivent apprendre et adopter une approche analytique et ouverte, tirer des conclusions pour le développement de l’éducation provenant de diverses recherches tout en exerçant leur propre jugement critique à partir de leurs observations et de leur expérience. »

Le développement professionnel est une obligation générale, mais elle n’est pas quantifiée par le gouvernement. Elle est régie par chaque établissement. Une étude réalisée en 2007 révèle qu’un enseignant finlandais consacre en moyenne 50 heures par année à son développement professionnel à travers des activités de perfectionnement régulières. Dans une année scolaire, cela représente en moyenne environ deux heures par semaine.

La relation humaine

Paul Robert, directeur du collège Nelson Mandela de Clarensac en France, a eu l’occasion de se rendre en Finlande à deux reprises. En avril 2006, il faisait partie d’un groupe de 18 responsables éducatifs venant de 14 pays inscrits dans le cadre du programme Arion, un projet d’étude et d’échanges d’expériences pour les décideurs des systèmes éducatifs des pays membres de l’Union européenne. Robert est retourné en Finlande en 2009 pour raffiner ses observations. Au retour, il a écrit un livre où il note : « Le rôle des professeurs dans la réussite du système finlandais apparaît ainsi de tout premier plan. Dotés d’une formation initiale de haut niveau où la pédagogie tient une place fondamentale, ils jouissent d’une grande confiance et d’une grande considération de la part de leur institution mais aussi de la société tout entière. Ils s’investissent profondément dans un métier qu’ils aiment et qui les motive parce qu’ils s’y sentent très libres de développer leur propre manière d’enseigner. Ils assument pleinement une mission éducative qui déborde largement la pure transmission des savoirs. »

C’est que les priorités finlandaises sont, avant tout, le bien-être et le plein épanouissement des enfants : développer leur plein potentiel humain et leur permettre de découvrir leurs forces et leurs passions. Cet angle oriente toute l’approche scolaire, du primaire jusqu’au lycée. En entrevue aux Cahiers pédagogiques en 2005, Marja Martikainen, professeure d’université en didactique des langues étrangères à Helsinki, confirme : « Pour moi, et je le dis aussi aux futurs professeurs que je forme, la première chose est qu’il y ait rencontre entre les êtres humains, que les élèves apprennent à se connaître, que l’enseignant et les élèves apprennent à se connaître. Ce n’est qu’après qu’on peut commencer à parler de l’apprentissage, des contenus… L’enseignant est avant tout un être humain qui partage la vie des élèves, qui est à leur côté, il n’est pas là pour distribuer un savoir, la fonction enseignante n’est que secondaire ».

Une carte conceptuelle de la Faculté d’éducation de Joensuu, traduite par Paul Robert, présente les six différentes facettes du futur enseignant :

1) Un expert qui maîtrise la structure de la connaissance dans son domaine. Il contrôle la construction du sujet d’étude et le développement des compétences. Il aide les élèves à construire leurs connaissances et leurs compétences. Il recherche, développe et évalue leurs activités. Il s’approprie, communique et développe la culture.

2) Une personne complète qui sait mener une conversation avec empathie. Il encourage et apporte son aide. Il intègre le concept de l’apprentissage tout au long de la vie. Il connaît son propre potentiel et ses limites et assume la responsabilité de ses propres sentiments.

3) Un adulte réceptif et responsable qui travaille activement à la réalisation des buts communs de son établissement. Il favorise la coopération et est un modèle de compétences sociales et de savoir-vivre. Il s’emploie à faire de son établissement une organisation dédiée à l’apprentissage.

4) Un inspirateur de valeurs qui aide les élèves à développer et à clarifier leurs valeurs. Il les aide à faire des choix éthiques. Il encourage la construction, par l’apprenant, de sa propre vision du monde. Il met en œuvre une citoyenneté active et comprend l’influence sociétale de son propre travail.

5) Un directeur d’activités d’apprentissage responsable de la création d’une atmosphère de sécurité propice au travail. Il construit des environnements d’apprentissage et encourage différents styles d’apprentissage.

6) Un guide vers l’apprentissage et la croissance personnelle qui encourage la pensée personnelle de l’élève. Il lui fait découvrir ce que c’est qu’apprendre. Il encourage et évalue l’apprentissage. Il accepte la responsabilité d’encourager l’apprentissage chez tous les apprenants.

Un travail d’équipe

L’encadrement et le soutien scolaires sont plus significatifs en Finlande que dans bien des pays de l’OCDE. Dans un article de l’Actualité paru en avril 2014, Varpu Sivonen, directrice de l’école primaire Kaisaniemen à Helsinki, déclare que « le secret de la réussite finlandaise, c’est la prévention. Dès que les résultats d’un élève baissent, nous réagissons très rapidement. Les professeurs se consultent, on prend rendez-vous avec les parents et, au besoin, on fait intervenir un spécialiste. L’idée est de ramener le plus vite possible l’élève vers la réussite. » Dans sa charge de travail, en dehors des heures régulières d’enseignement, un enseignant finlandais doit accorder une heure de soutien par jour aux élèves en difficulté. Notons que là-bas, le nombre d’heures d’enseignement en classe, particulièrement dans les premières années du primaire, est parmi les plus bas au monde.

En plus du soutien assuré par les enseignants réguliers, il existe deux formes d’aide pour les élèves ayant des besoins particuliers, l’une étant à temps partiel, l’autre à temps plein. Si l’aide à temps plein se fait surtout dans des établissements spécialisés, la majeure partie de l’aide spécifique a lieu en classe régulière. Jusqu’à la fin du lycée, des éducateurs spécialisés assistent les élèves en difficulté, en classe, avec l’enseignant. Le travail d’équipe avec un assistant (ayant un rôle de soutien pédagogique) est également fréquent. À l’automne 2015, près de 16 % des élèves finlandais avaient recours à un enseignant spécialisé. Pasi Salhberg estime que près du tiers des élèves finlandais bénéficie à un moment ou à un autre, durant le parcours à l’école fondamentale, d’une forme d’aide spécifique.

L’évaluation des enseignants

Dans certains pays, la question de la reddition de compte est un enjeu très important. Aux États-Unis, par exemple, l’évaluation de la performance des enseignants se fait notamment en regard du taux de réussite des élèves et peut aller jusqu’à entraîner le renvoi de l’enseignant si les résultats ne sont pas à la hauteur des cibles attendues. En Finlande, la perspective est opposée. L’enseignant est considéré comme un expert qui collabore tous les jours avec d’autres experts. Mesurer « l’efficacité » d’un enseignant n’apparaît pas pertinent dans le contexte du travail quotidien entre pairs, qui est un élément majeur du métier. Les enseignants travaillent en équipe avec les mêmes élèves et les connaissent bien. Ils sont bien placés et bien soutenus pour intervenir en classe. Si un enseignant éprouve des difficultés, il consultera naturellement ses collègues, son assistant ou un éducateur spécialisé, qui l’épauleront dans son approche. On ne sent pas le besoin de soumettre les enseignants à des évaluations formelles strictement liées à la réussite scolaire.

Par contre, comme nous le verrons dans le prochain article, l’évaluation globale du système et sa structure décentralisée sont des éléments majeurs du modèle finlandais. ■

Voir aussi dans la série «Lumières du Nord» :

L’école fondamentale | L’enseignement | L’organisation | La leçon finlandaise

1 Comment

Les commentaires sont fermés.