la révolution anesthésiante

par ALEXANDRE BOISVERT |

Dans le cadre du 21e congrès de la FEC, la conférence de M. Deneault intitulée La « gouvernance » des services publics : comment le management nous corrompt fut des plus instructives et passionnantes. M. Deneault nous a expliqué, en premier lieu, l’origine du terme « gouvernance », terme appartenant au vieux français qui a disparu au Moyen-Âge et qui a refait surface au milieu du XXe siècle pour être utilisé dans les théories du management. Selon lui, le terme « gouvernance » manque d’ambition et rappelle, par le fait même, la faiblesse du participe présent dont il est issu, car celui-ci ne se situe pas dans l’action. Le terme « gouvernance » était donc utilisé par les dirigeants de grandes entreprises pour penser une façon de répartir le pouvoir.

M. Deneault mentionne que le problème avec ce terme apparait lorsque les gouvernements, les institutions publiques et le milieu communautaire l’utilisent pour définir leur propre rapport au monde qui les entoure. On se retrouve donc dans une situation où des institutions qui n’ont rien à voir avec le secteur privé utilisent un vocabulaire et des concepts qui ne représentent pas leur réalité, mais bien celle rattachée à une idéologie de gestion et d’entrepreneuriat. Il donne comme exemple les institutions scolaires qui considèrent les élèves comme de la marchandise et les enseignants(es) comme des machines ou des artisans. Cela a pour effet de faire disparaitre tout le patrimoine intellectuel qui nous amenait à penser la politique et la société. De plus, M. Deneault mentionne que ce changement de vocabulaire se fait de façon pernicieuse, ce qu’il appelle « révolution anesthésiante ». Autrement dit, il s’agit d’une révolution dans laquelle on ne ressent pas le changement, à tel point que les aliénants sont eux-mêmes aliénés par leur idéologie de gouvernance.

Par conséquent, ce changement de vocabulaire fait en sorte que tout est pensé dans une vision entrepreneuriale. Cette situation dans le domaine de l’enseignement est problématique puisqu’elle fait en sorte qu’on réduit les acteurs sociaux de ce domaine à des partenaires, qui deviennent alors des individus ou des groupes atomisés qui ne pensent plus en fonction du bien commun et de l’intérêt général, mais qui ont une vision de partenariat. M. Deneault soulève un paradoxe en mentionnant que la théorie de la gouvernance utilise le terme « empowerment », qui signifie « redonner le pouvoir aux individus ». En réalité, elle les affaiblit, car elle les prive de leur qualification professionnelle dans l’exercice de leur autonomie au sein de l’institution. Selon ce principe de gouvernance, le gouvernement met tout en place pour s’assurer que les acteurs sociaux ne viennent pas freiner cette dynamique dans les institutions d’enseignement, ce qui ne favorise pas le développement d’un sens critique chez les citoyens. ■